Lettre de Vincent Van Gogh à son frère Théo

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Vincent_van_Gogh_-_National_Gallery_of_Art

J’espère que je n’ai eu qu’une simple toquade d’artiste.

Le 23 décembre 1890, alors qu’il est soigné depuis plus de sept mois à l’asile d’aliénés Saint-Paul-de-Mausole pour des crises liées à sa grande instabilité mentale, Vincent Van Gogh est pris d’un accès de folie après une rencontre avec Paul Gaughin. D’un coup de rasoir, il se tranche l’oreille. Cette lettre à son frère Théo, son plus grand soutien et confident, est écrite peu après le terrible incident.

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s.d. [début janvier 1889]

J’espère que cela ne t’épatera pas trop que tout en t’ayant écrit ce matin, j’y ajoute encore quelques mots ce soir même.

Car il y a maintenant quelques jours que je n’ai pas pu écrire mais tu vois bien que cela est passé maintenant.

J’ai écrit un mot à la mère et à Wil que j’ai adressé à la sœur dans le seul but de les tranquilliser pour le cas où tu aurais dit un mot de ce que j’avais été malade.
Dis leur de ton côté simplement que j’ai été un peu malade comme dans le temps, lorsque j’ai eu la chaude pisse à la Haye et que je me suis fait soigner à l’hospice. Seulement que cela ne vaut pas la peine d’en parler puisque j’en ai été quitte pour la peur, et que je n’ai été à l’hospice sus-dit ou sus-mentionné que quelques jours. De cette façon tu te trouveras sans doute d’accord avec le petit mot que je leur ai fait avaler là-bas à la maison en Hollande.

Et ainsi faisant il leur sera passablement difficile de se faire du mauvais sang pour cela. [Enfin ils s’imagineront que j’ai presque eu la chaude pisse.] J’espère que tu trouveras cet arrangement-là innocent assez.

Également tu pourras voir par là que je n’ai pas encore oublié de blaguer quelquefois.
Je vais me remettre au travail demain, je commencerai à faire une ou deux natures mortes pour retrouver l’habitude de peindre. Roulin a été excellent pour nous et j’ose croire que cela restera un ami solide dont j’aurai encore assez souvent besoin car il connaît bien le pays.
Nous avons dîné ensemble aujourd’hui.
Si jamais tu veux rendre l’interne Rey très heureux voici ce qui lui ferait bien plaisir : il a entendu parler d’un tableau de Rembrandt, La Leçon d’anatomie. Je lui ai dit que nous lui en procurerions la gravure pour son cabinet de travail.
Aussitôt que je me sentirai un peu en force j’espère faire son portrait. […]
Je t’assure que quelques jours à l‘hôpital étaient très intéressants et on apprend peut-être à vivre des malades.
J’espère que je n’ai eu qu’une simple toquade d’artiste, et puis beaucoup de fièvre à la suite d’une perte de sang très considérable, une artère ayant été coupée, mais l’appétit m’est revenu immédiatement, la digestion va bien et le sang se refait de jour en jour, et ainsi de jour en jour, la sérénité me revient pour la tête. Je te prie donc d’oublier de parti pris délibéré ton triste voyage et ma maladie.
[La peinture est le métier que tu sais et bigre nous n’avons peut-être pas tort de chercher à garder notre cœur humain.]
Tu vois que je fais ce que tu m’as demandé, que je t’écris ce que je sens et ce que je pense. [De ton côté poursuis avec calme cette rencontre avec les Bonger, j’espère que cela se maintiendra comme amitié solide et que peut-être c’est même plus.
Si je reste ici c’est parce que pour le moment je ne saurais peut-être pas me transplanter. Au bout de quelque temps nous pouvons revoir le pour et le contre de la situation et refaire les calculs.
Je te serre bien la main.]

t. à t.

Vincent

lettresatheovangogh

( Vincent Van Goh, Lettres à son frère Théo, Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 1988 ) - (Source image : Van Gogh, Autoportrait (1889), National Gallery of Art (Washington D.C.) © domaine public)
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