Dernière lettre de Virginia Woolf à son mari Leonard

2

min

woolf

Tu m'as donné le plus grand bonheur possible.

Virginia Woolf s’est suicidée le 28 mars 1941. L’immense écrivaine anglaise, romancière hors pair et féministe de la première heure, a épousé très jeune Léonard, auteur mineur qui eut la grandeur de s’effacer devant le talent de sa femme et de la protéger des appels de la folie. Si ce mariage fut non consommé, si Virginia trouva des âmes sœurs féminines où s’adonner à la sensualité, c’est à cet époux dévoué et exemplaire qu’elle adresse ses derniers mots avant de se noyer dans un lac, de nuit. Voici sa dernière lettre d’amour.

A-A+

28 mars 1941

Mon chéri,

J’ai la certitude que je vais devenir folle à nouveau : je sens que nous ne pourrons pas supporter une nouvelle fois l’une de ces horribles périodes. Et je  sens que je ne m’en remettrai pas cette fois-ci. Je commence à entendre des voix et je ne peux pas me concentrer.

Alors, je fais ce qui semble être la meilleure chose à faire. Tu m’as donné le plus grand bonheur possible. Tu as été pour moi ce que personne d’autre n’aurait pu être. Je ne crois pas que deux êtres eussent pu être plus heureux que nous jusqu’à l’arrivée de cette affreuse maladie. Je ne peux plus lutter davantage, je sais que je gâche ta vie, que sans moi tu pourrais travailler. Et tu travailleras, je le sais.

Vois-tu, je ne peux même pas écrire cette lettre correctement. Je ne peux pas lire. Ce que je veux dire, c’est que je te dois tout le bonheur de ma vie. Tu t’es montré d’une patience absolue avec moi et d’une incroyable bonté. Je tiens à dire cela – tout le monde le sait.

Si quelqu’un avait pu me sauver, cela aurait été toi. Je ne sais plus rien si ce n’est la certitude de ta bonté. Je ne peux pas continuer à gâcher ta vie plus longtemps. Je ne pense pas que deux personnes auraient pu être plus heureuses que nous l’avons été.

couv

( The Letters of Virginia Woolf, Harvest Books, 1982 ) - (Source image : Portrait of Virginia Woolf (January 25, 1882 – March 28, 1941), a British author and feminist, by George Charles Beresford, 1902, © Wikimedia Commons / Photograph of Virginia Woolf with hand on face wearing a fur stole, circa 1927, Harvard Theater Collection, Houghton Library, © Wikimedia Commons)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

20 commentaires

  1. Liautard

    Quel beau visage… Je sais ce qu’éprouve quelqu’un atteint d’une maladie psychique et combien l’entourage est impuissant….On ne peut qu’espérer ue l’amour, entre eux, a racheté la souffrance…

  2. Marchand Martine

    Bonjour et merci pour tous ces courriers que je lis de façon journalière.
    Parfois cependant je trouve la sélection un peu dure, n’existe-t-il pas des lettres plus heureuses, plus joyeuses ?
    Merci pour votre réponse,
    bien cordialement,
    Martine Marchand

    • Nicolas Bersihand

      Merci madame pour votre commentaire. Je vous encourage à taper les mots « bonheur » ou « amour » dans la section Recherches : des perles vous y attendent.

  3. Joelle Tonnon

    Magnifique écrits ..J’ espère que ces écrits et lettres sont réellement des auteurs présentés . J ‘ aimerais que les sources soient des documents associées et l ‘ endroit où l’on pourrait les découvrir . Belle journée à vous .

  4. Christine Lherideau

    Merveilleuses lettres ; que d’émotions transmises à travers quelques phrases , mots si bien  » pesés » . On trouve dans tous ces écrits tous les sentiments humains dont l’échelle et si vaste ! Je serais curieuse de connaître vos sources …travail de fourmi certainement et de longues recherches pour arriver à ce si large éventail ! Merci infiniment pour ces partages à la valeur sans cesse renouvelée ! Et bravo Monsieur !

  5. Régina

    Quelle lettre !
    Les lettres sont faites ; elles disent ; elles peuvent être lues. Pour ceux à qui elles ne sont pas destinées, ce sont des fenêtres ouvertes vers soi … On aimerait pouvoir répondre ou dire quelque chose. Par exemple …
    Un salut à ce qu’il y a de Virginia en nous …

  6. Evolu

    Ce n’est pas de l’amour, plutôt la reconnaissance… Il y a une forme de tendresse morbide, sans aucun désir. Elle le remercie tout en s’excusant de ne pas avoir pu l’aimer. Du respect mêlé de pitié, c’est glacial et vous appelez ça de l’amour…

    • Alltigerswearstripes@gmail.com

      Il n’y a plus de désir, dans aucun sens du terme, lorsque l’on se trouve dans la situation de se dire que la meilleure solution, pour soi-même comme pour son entourage, consiste à s’infliger le summum de la violence. Peut-être ne pouvez-vous concevoir la profondeur des sentiments exprimés ainsi dans leur plus pure simplicité, l’infinie reconnaissance, l’infinie bienveillance et l’infinie tendresse d’une âme blessée à l’égard de son compagnon. Personnellement, ce regard de pure bonté, je le vois envelopper son mari au fil de ces dernières lignes. Il me semble qu’une lettre de suicide mélancolique pourrait difficilement, compte tenu du chemin de croix de V. Woolf, des élans passionnés… Pas de bouffée délirante ici, mais la nécessité absolue de mettre fin au cauchemar et de se libérer soi autant que l’autre.
      Elle m’émeut aux larmes, cette lettre. On aurait pu me l’écrire, j’aurais pu l’écrire aussi.

  7. charles-henri Batjoens

    Très belle lettre d’amour , de tendresse mêlée de reconnaissance. Amour raisonné, commisération et condescendance, non ! Un infini amour platonique !

  8. lamangou

    quelle belle lettre § la reconnaissance , la gratitude qu’elle exprime pour son époux , la conscinece de sa maladie . Je lis régulièrement cette grande dame et cette lettre ne me surprend d’elle , connu que par ses mots merci de l’émotion juste que votre votre travail me permit de recevoir

Laisser un commentaire

Vous devez être pour laisser un commentaire.