Lettre de Virginie Despentes à Guillaume Dustan

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virginie

Trop de sodomie dans ta prose.

Virginie Despentes est probablement l’une des écrivaines françaises du XXème siècle les plus transgressive, avec une œuvre qui traite l’obscène et la toxicomanie dans un style brut et oral. En 2005, son ami Guillaume Dustan, auteur tout aussi peu conventionnel d’écrits « autopornographiques », décède des suites d’une intoxication médicamenteuse liée à son traitement anti-VIH. Elle écrira cette lettre après sa mort, comme une reconnaissance envers le talent de celui avec qui elle partageait le goût d’une littérature expérimentale.

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31 mai 2013

Cher Guillaume,

La première fois que je t’ai vu, c’était à une lecture de la performeuse Lydia Lunch au Glaz’Art. Daniel, un ami commun, nous a présentés. Il m’a dit que tu écrivais et qu’il aimait ce que tu faisais mais je t’ai trouvé trop propre sur toi, et vu le titre de ton livre, Dans ma chambre, chez POL, j’ai cru que tu faisais de la poésie. Je n’ai même pas ouvert ton roman quand tu me l’as envoyé. Puis Daniel est mort, je me suis souvenue de ce recueil et je l’ai lu. Eh bien, bonjour la poésie… Tu appelais ton autofiction de la pornofiction et on ne peut pas dire que tu exagérais. Mais je ne te prenais pas particulièrement au sérieux, comme auteur. Tu faisais partie des bouffons de ma génération, c’est tout.

Depuis quelques années, je relis tes livres. C’est une surprise. Alors comme ça, c’est toi, le meilleur d’entre nous ? Et de loin. Tu as encapsulé les 90’s. Cette France de la fin du siècle dernier, le Paris de la nuit, l’état d’esprit, les objets, les habitudes – ça remonte d’entre tes pages. Tout y est. Mauvaise humeur, consumérisme qu’on croyait cool, techno, jouissances à la chaîne, Madonna, Minitel, ecstasy, obsession pour les fringues, politiques identitaires, alcools blancs et pharmacopée.

Tu écrivais des romans rapides, égocentrés, avec beaucoup de descentes. Tu n’étais pas un gars sympa, tu n’étais pas une bonne personne. Mais tu étais drôle, et tu aimais l’adrénaline. Parfois tu étais sentimental, jusqu’à l’imbécillité, ce qui t’allait bien. Te lire, c’est se retrouver collé à ta nuque, comme une caméra à la Dardenne, mais chez toi Rosetta est sérieusement détraquée. Tu étais à mi-chemin entre la pétasse adolescente décérébrée et le khâgneux militant intello. Et la grande différence entre tes livres et un texte bien gaulé mais qui manquerait de consistance, c’est la mort. Il y a ce martèlement, une ombre constante, le souffle court – tu vas crever, tu ne penses qu’à ça. Et c’est vrai. Tu vas crever, très vite.

Tu étais terrorisé. C’est seulement aujourd’hui en te relisant que je le comprends. On ignorait, alors, que beaucoup de séropositifs en France fêteraient leurs 60 ans. Vous étiez condamnés. Les gens comme moi vous côtoyaient, on pensait à autre chose, nous, on n’était pas des positifs, vous vous promeniez avec la mort comme un oiseau sur vos épaules. Et on vous demandait, évidemment, de ne pas trop faire chier avec ça. L’important c’était de danser, n’est-ce pas. Range ta terreur et vis avec, et tu faisais très bien le gars qui pense à autre chose.

Ensuite tu es devenu le barebacker. Ça n’était pas très malin, remarque, d’aller te vanter de baiser sans capote. Il est même possible que tu l’aies fait en désespoir de cause, pour qu’enfin on t’invite plus souvent à la télévision. Ton côté petite pétasse, une Paris Hilton avant l’heure. C’est que c’était moins facile pour toi que pour moi, les médias. Trop de sodomie dans ta prose, trop de merde et de litres de sperme avalés pour que tu sois un auteur subversif lambda. Avec cette histoire de bareback, tu as servi sur un plateau le bon motif pour t’ignorer. Il fallait t’interdire, t’enterrer. Tu étais l’auteur qu’on doit mépriser. Vu de loin, ça faisait mec sérieux, détesté jusque dans son camp. Autant d’hostilité valide l’oeuvre. Vécu de ton point de vue, je sais que c’était atroce. Encore aujourd’hui, cher Guillaume, ton nom provoque de petits remous offusqués. Céline, oui, Dustan, non. Tu as payé le prix fort pour ça, mais l’unique auteur maudit, le grand absent des listes officielles, le mauvais élément passé sous silence parce que trop dérangeant – c’est toi. Les autres, tous, nous n’aurons fait que faire tourner la machine. Toi il suffisait que tu l’approches pour la faire dérailler. L’époque aura digéré tout ce qui lui passait sous la dent, sauf Dustan. Quand tu es mort, le silence a été troublant. On ne saura jamais quel genre de vieux tu serais devenu. Tu auras toujours ta belle gueule de petite frappe insolente. Si tu voyais les têtes qu’on a chopées, nous les vivants, tu rigolerais je pense. Ce mois-ci, tes trois premiers romans sont réédités en un premier tome, chez POL. C’est un beau volume, épais, tu serais content, ça a de l’allure. Bon, pour le grand couronnement, Guillaume, je crains qu’il faille attendre un peu. L’époque n’est pas à la glorification de la baise pédé, du mauvais esprit et de la militance gay. Tu es mort depuis presque huit ans. Tu ne ressemblais pas à un écrivain français. Tu étais beau, dangereux, drogué, séducteur, ta voix était à tomber par terre de sexy. Une drôle de grimace remontait ta bouche d’un côté quand tu souriais et on ne savait pas trop si tu étais doux ou teigneux, fort ou désespéré. Tu étais excitant. Tes romans te ressemblent. C’est un plaisir de te retrouver.

À très vite, V.

( Le Monde, 31 mai 2013 ) - (Source image : Actualitté, Virginie Despentes - Prix Landerneau Découvertes et Roman 2015, © Wikimedia Commons)
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