Lettre de Vita Sackville-West à Virginia Woolf

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Tu me manques d'une manière désespérément humaine.

Vita Sackville-West (9 mars 1892 – 2 juin 1962) et Virginia Woolf (25 janvier 1882 – 28 mars 1941), toutes deux écrivaines, se rencontrèrent en 1923, lors d’un dîner chez un ami commun, Clive Bell. Très vite, leur amitié se transforma en liaison amoureuse. Vita, dont l’époux était un diplomate anglais, était souvent affectée à de longs périples hors des îles britanniques. Ces voyages étaient prétextes à des lettres d’amour magnifiques, viscérales, présentant l’autre comme un essentiel vital.

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21 janvier 1926

Je suis réduite à une chose qui a besoin de Virginia. J’ai composé une belle lettre pour toi dans les heures d’insomnies cauchemardesques de la nuit et voilà que tout m’a quitté : tu me manques, simplement, d’une manière désespérément humaine. Toi, avec toutes tes lettres non-muettes, tu n’écrirais jamais une formule aussi élémentaire que celle-là ; peut-être même serais-tu incapable de la ressentir. Et pourtant, je crois que tu éprouveras la sensation d’un petit vide. Mais tu l’envelopperais dans une tournure si exquise qu’elle perdrait un peu de sa trivialité. Avec moi, au contraire, c’est plutôt à l’état brut : tu me manques plus encore que je n’aurais pu l’imaginer, et je m’étais pourtant faite à l’idée que tu me manquerais énormément. Si bien que cette lettre n’est en réalité qu’un cri de douleur. C’est incroyable comme tu m’es devenue essentielle. Je suppose que tu es accoutumée à ce que les gens te disent de telles choses. Soit maudite, créature pourrie-gâtée ; je ne te ferai pas le moins du monde m’aimer plus en m’offrant ainsi à toi — Mais, oh ma chère, je ne parviens pas à rester spirituelle et effrontée avec toi : je t’aime trop pour cela. Trop sincèrement. Tu n’as pas idée de l’arrogance que je peux afficher envers les personnes que je n’aime pas. J’ai élevé cette discipline au niveau d’art. Mais toi, tu as fait s’écrouler mes lignes de défense. Et, à vrai dire, je ne t’en veux même pas.

Quoiqu’il en soit, je ne t’importunerai plus à ce sujet.

Nous avons redémarré, et le train ballote de nouveau. Je vais devoir attendre les gares pour t’écrire – heureusement, elles sont nombreuses, le long de la plaine de Lombardie.

Venise. Les gares étaient nombreuses, mais je ne m’attendais pas à ce que l’Orient-Express les ignore. Et nous voilà désormais à Venise pour dix minutes seulement – un temps bien misérable pour tenter d’écrire. Même pas le temps d’acheter un timbre italien, cette lettre partira donc de Trieste.

Les cascades en Suisse étaient gelées en d’épais rideaux de glace iridescente suspendus à la roche ; que c’était charmant. Et l’Italie toute recouverte de neige.

Nous sommes sur le point de repartir. Je risque de devoir attendre Trieste, demain matin. Pardonne-moi, je t’en prie, de t’écrire une lettre si misérable.

V.

Découvrez l’intégralité de la correspondance de Virginia Woolf et Vita Sackville-West ici :

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( http://www.sappho.com/letters/vitas-w.html#top ) - (Source image : Studio portrait of Vita Sackville-West presented by Esther Cloudman Dunn to the Smith College Library, circa 1926, © Wikimedia Commons / George Charles Beresford, Portrait de Virginia Woolf, 1902, © Wikimedia Commons)
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