Lettre de Yoko Ono

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yoko ono

Je ne veux pas être vieille et malade comme tant de personnes de mon âge.

On associe souvent Yoko Ono (18 février 1933 – …) à son mari John Lennon, au moins jusqu’à l’assassinat tragique de ce dernier en décembre 1980. Mais l’artiste japonaise, plasticienne, poète, performeure, musicienne et vidéaste, mène d’abord une carrière individuelle. Dès le milieu des années 1950, elle fréquente l’avant-garde artistique new-yorkaise et se rapproche du mouvement Fluxus. Son premier album solo, Plastic Ono Band, sort en 1970. L’artiste conceptuelle n’a pas arrêté de chanter depuis !
En 2013, peu après ses quatre-vingts ans, elle répond à ses détracteurs dans une lettre ouverte.

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2013

NE M’EMPÊCHEZ PAS !

À mon âge, je suis supposée me comporter d’une certaine façon. S’il vous plaît, ne m’empêchez pas d’être moi de la façon que je souhaite. Je ne veux pas être vieille et malade comme tant de personnes de mon âge. S’il vous plaît, ne créez pas une personne âgée de plus.

Même quand je me déhanche sur scène, ils s’acharnent sur moi. Ils exigent le niveau musical d’un musicien classique et m’attaquent sur des questions de rythme ou de notes qui ne sont pas complètement justes. Je ne me soucie pas de ce que fait ma voix. Si j’y faisais attention, il n’y aurait pas de ressenti. Ma voix serait morte aussitôt que j’y ferais attention de la façon qu’on me demande. Allez à un concert classique, si vous voulez entendre une voix bien calibrée ! Je fuis cette idée depuis longtemps, très longtemps. J’ai créé ma propre niche. Si j’essayais de vous faire entendre de la musique classique, ce ne serait pas ce que j’ai créé. Vous n’êtes pas pareil, avec Iggy par exemple, un grand musicien de rock qui crée sa propre façon de faire du rock, tout comme moi je fais.

Laissez-moi être libre. Laissez-moi être moi ! Ne faites pas de moi une vieille, avec vos pensées et vos mots sur comment je devrais être. Vous n’êtes pas obligés de venir à mes spectacles. Je délivre une énergie formidable avec ma voix, parce que je suis ainsi. Prenez mon énergie, ou fermez la.

Un détracteur du spectacle que j’ai fait à mes 80 ans. Vous voudriez que j’attaque au début de la mesure, en même temps que l’accompagnement. Eh bien, voyez-vous, j’aime syncoper ma voix et arriver un peu avant ou après les notes, et pas exactement sur les temps. On fait ça en musique classique aussi. Ça vous dit quelque chose ? Oui, quelquefois j’utilise ce que j’ai appris de la musique classique. 

Laissez-moi juste être libre, pour que la musique se révèle, comme ma voix, de la façon qu’elle veut. Autrement, ce ne sera pas beau. Ma musique est immatériellement belle. C’est un mélange de toutes les générations que j’ai traversées sur cette planète : quand je suis née et que je regardais le monde avec émerveillement, quand j’étais une enfant sage, pleine d’idées originales et sans encore trop de répression, quand j’étais une ado rebelle et pleine d’énergie, quand j’étais une vingtenaire sexy, une trentenaire, quadra, quinqua, sexa, septuagénaire… et maintenant. Et en plus, toute la musique folk du monde, la Voix des gens, jamais intimidée — et toute la musique venant d’une autre (ou des autres) planète(s)s ! Je respecte cela, je le chéris, et suis toujours pleine de reconnaissance pour les notes qui entrent de moi et qui en sortent.

Une autre critique : que mon short dans la vidéo « Bad Dancer » était trop court. Est-ce si mal que ça ? Vous ne critiquez pas les auteurs personnes qui dansent en portant un short court. Est-ce que vous avez des normes différentes pour les personnes de mon âge même en ce qui concerne la coupe de leurs vêtements ?

Je n’ai peur que d’une chose. Que ces critiques méprisantes fondées sur l’âge finissent par m’influencer, que j’y succombe, et que je devienne vieille. Alors je me bouche les oreilles pour ne pas vous écouter ! Parce que danser dans une société qui méprise les personnes âgées est un délire individuel. Ne me jetez pas la pierre ! Laissez-moi être ! Aimez-moi pleinement pour ce que je suis !

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