Lettre de Rose-Amélie Icard sur le naufrage du Titanic

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titanic

Nous sentions sous nos pas le pont s’incliner vers l’abîme.

La nuit du 14 au 15 avril 1912, le Titanic, l’insubmersible paquebot transatlantique britannique de la White Star Line, sombrait vers les abîmes. Plus de 1500 passagers et membres de l’équipage périssent avec lui. Peu de témoignages sont parvenus jusqu’à nous, les héritiers conservant souvent jalousement les traces d’une histoire pesante pour les survivants. En 1997, le cinéaste James Cameron se lance dans un projet de reconstitution de ce dramatique naufrage, en mettant en scène l’idylle de Rose DeWitt Butaker et Jack Dawson. Cette lettre, sortie des profondeurs du silence post-traumatique, revient sur la terrible nuit du naufrage du Titanic, avec comme narratrice, la véritable Rose.

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8 août 1955

Le naufrage du Titanic

Mon plus tragique souvenir de mes dix-sept années de mon voyage autour du monde est le naufrage du Titanic.

J’ai 83 ans, mais c’est une heure de ma vie que je n’oublierai jamais. J’étais à Paris lorsque je fis la connaissance par l’intermédiaire d’un ami interprète, de Mme George Stone, veuve d’un américain, Président de la Belle Cie, la Compagnie générale des téléphones, qui recherchait une personne aimant les voyages pour l’accompagner.

Mon rêve de toujours était alors réalisé : je décidai de partir avec elle en Amérique. Je ne puis énumérer… tous les pays que nous avons parcourus.

En hiver 1912 nous étions en Égypte ; notre voyage se poursuivit en Terre Sainte pour se terminer à Jérusalem.

Il s’en fallu [sic] de peu pour que ce voyage inoubliable au pays de Jésus fut le dernier de tous.

De retour en Europe, après avoir passé par Paris et Londres, nous nous sommes embarquées le 10 avril 1912 sur le Titanic.

C’est Mme Stone qui prit les billets à Londres, et m’annonça, ravie, que nous allions embarquer sur le plus beau paquebot.

Les nuits précédentes j’avais rêvé de mort, de malles éventrées, un pressentiment peut-être, me fit dire que je n’avais pas choisi le Titanic.

Le Commandant Smith, bien que sur le point de prendre sa retraite, fut désigné par la White Star line, pour conduire ce palais flottant à son premier voyage ; je le revois encore, un beau vieillard à barbe blanche.

C’est lui-même qui m’aida à monter dans la barque de sauvetage.

Pendant quatre jours que dura la [illisible] éphémère du splendide transatlantique, ce ne furent que fêtes, dîners d’apparat d’un luxe vraiment royal, toilettes les plus somptueuses, un étalage éblouissant de bijoux et de rêveries, de diamants, dignes d’un faste oriental.

Parmi l’élégante assistance se trouvaient 7 à 8 jeunes couples de retour de leur voyage de noces. Plusieurs d’eux ne nous étaient pas inconnus, nous les avions rencontrés lors de notre séjour en Egypte.

L’après-midi du 14 avril c’était un dimanche, la musique du bord avait joué à plusieurs reprises l’Ave Maria de Gounod, la Veuve Joyeuse etc. Il faisait un froid glacial : nous étions près de l’Île de Terre-Neuve. Je dus descendre dans ma cabine pour me réchauffer.

Un bateau français, Le Touraine je crois, avait signalé « Attention, Icebergs ». Mais le président Bruce Ismay affirmait qu’il n’y avait rien à craindre. Que le Titanic était incassable. La dernière soirée fut particulièrement mouvementée : concert, bal, réjouissance.

Et pourtant tout cela ne pouvait chasser l’angoisse confuse, qui me tourmentait toujours.

Je ne changeais même pas de toilette, je n’en avais nulle envie. Alors qu’autour de moi les dames rivalisaient d’élégance.

Vers les onze heures : Mme Stone et moi allions nous coucher.

Trois quart d’heure plus tard, alors que le paquebot marchait en pleine vitesse, un choc effroyable nous jetait hors du lit.

Nous allions nous rendre compte de ce qui se passait, lorsqu’un officier nous lança au passage « ce n’est rien, regagnez votre cabine ». Je répondis « écoutez ce grand bruit, on dirait que l’eau s’engouffre dans le bateau ».

De retour dans la cabine je vis que notre voisine d’en face s’était remise au lit.

La fille arriva affolée en criant : « Maman, vite vite, lève-toi c’est très grave. »

J’aidais Mme Stone à s’habiller, elle prit sa ceinture de sauvetage et me dit « venez vite ».

Je tremblais, et toujours en robe de chambre, je pris un manteau, ma ceinture de sauvetage, et la suivis sur le pont.

Là je retrouvais ma couverture de voyage et mon manteau de fourrure, laissés sur ma chaise-longue.

Ils devaient me préserver miraculeusement par la suite.

Nous sentions sous nos pas le pont s’incliner vers l’abîme.

Je voulus redescendre pour chercher les bijoux de Mme Stone, une fortune, je me trompe d’escalier et je remonte, moitié chemin.

Heureusement pour moi car je ne serai plus remontée.

Nous avons assisté à ce moment à des scènes inoubliables où l’horreur se mêlait à l’héroïsme le plus sublime.

Des femmes, encore en robe de bal, quelques-unes sortant du lit, à peine vêtues, échevelées, affolées, se ruaient vers les embarcations.

Le Commandant Smith avait crié, « Les femmes et les enfants d’abord ».

Fermes et calmes, dans la cohue, officiers et marins prenaient les femmes et les enfants par le bras et les dirigeaient vers les barques de sauvetage.

Près de moi étaient deux beaux vieillards, M. et Mme Straus, propriétaires des grands magasins Macy’s de New-York, elle refusa d’aller dans la barque après y avoir fait descendre sa femme de chambre.

Elle se suspendit au cou de son mari en lui disant : « Nous sommes mariés depuis 50 ans, nous nous sommes jamais quittés, je veux mourir avec vous. »

À demi-évanouie on mit dans une barque voisine la jeune épouse du milliardaire Y. Jacob Astor, revenant de leur voyage de noce. Elle avait 20 ans, lui 50 ans. Elle s’accrocha à lui, il dut la repousser avec force.

Les marins en blousons bleus, ceinturons et bérets entonnèrent le beau cantique.

Plus près de toi mon Dieu
C’est le cri de ma foi.
Plus près de toi.

Les cannots [sic] de sauvetage furent rapidement descendus. Par miracle Mme Stone et moi nous sommes retrouvées dans la même barque, où nous étions une trentaine de personnes.

L’officier nous dit « Ramez fort, vous n’avez que vingt-cinq minutes pour sauver votre vie ».

Je pris les avirons et ramais avec tant d’énergie que j’en eus les mains en sang, et les poignets paralysés car il fallait faire vite pour échapper au gouffre immense qu’allait ouvrir le Titanic en sombrant.

C’est à ce moment que je m’aperçus que quelqu’un était tapis [sic] sous moi. Je n’eus pas la force de révéler sa présence. Je ne sus jamais quel était l’homme qui sauva ainsi sa vie.

Tout en nous éloignant sur la mer presque calme, éclairées faiblement par la lanterne que tenait l’officier, je ne quittais pas des yeux le Titanic, éclatant de lumière.

Soudain l’obscurité se fit, complète et impénétrable, des cris, des hurlements, horribles, s’élevèrent au milieu des craquements du navire, puis ce fut tout.

Il m’arrive, 43 ans après le drame, d’y être encore.

Des 2 2229 passagers et membres de l’équipage, 745 seulement furent sauvés.

Après cette nuit d’épouvante, aux premières lueurs du jour, avant l’arrivée du Carpathia qui devait nous recueillir transis, complètement épuisés, notre barque et quelques autres retournèrent sur les lieux de la tragédie.

Les eaux étaient calmes et nues, et rien ne pouvait laisser supposer que le géant des mers s’était englouti là.

Seules, devant nous, deux cathédrales de glace qui rosissaient sous les premiers rayons du soleil offraient un spectacle d’une rare beauté.

Lorsque nous fumes rassemblés dans la salle à manger du Carpathia, des scènes très douloureuses se déroulèrent. Des jeunes femmes étaient là sans leur mari, des mères sans leur fils : une jeune mère dont une vague avait arraché son enfant était devenue folle, et prit pour son enfant, un enfant qu’on lui présentait.

Des rescapés dirent le récit des moments atroces au cours desquels s’opposèrent tous les sentiments humains.

Il y eut des gestes subliment [sic], un inconnu dénoua sa ceinture de sauvetage pour l’offrir à une vieille femme qui n’avait pu trouver place dans une embarcation et lui dit « vous prierez pour moi ».

Le milliardaire Benjamin Guggenheim après avoir aidé au sauvetage de femmes et enfants, se mit en habit, une rose à sa boutonnière pour mourir.

Un pasteur dit les prières pour les disparus.

Le Carpathia qui se rendait à Gênes, fit demi-tour pour nous ramener à New-York.

Je ne parlerai pas de notre arrivée où j’ai encore assisté à des scènes poignantes.

Dédiée à Madame Versein en souvenir de sa chère mère avec qui j’ai vécu cette tragique catastrophe dans la nuit du 14 au 15 avril 1912.

Rose Amélie Icard

( http://imgur.com/a/0FqDT ) - (Source image : wikipedia)
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3 commentaires

  1. moniquebonvallet@yahoo.fr

    Le mot manquant de la dernière ligne de la lettre est « Versein ». Madame Versein née Eleanor Maud Stone est la plus jeune des trois filles de Georges Stone et de sa première épouse Sarah Willard. Mr Stone épousera en 1889, en deuxième noces, trois ans après le décès de sa femme, Martha Stevens, la gouvernante de ses trois enfants, qui deviendra la « patronne » de Rose Amélie Icard.
    Rose, née à Murs (Vaucluse) le 31 octobre 1872, est décédée à l’hôpital de La Tronche près de Grenoble (Isère) le 15 juillet 1964 à l’âge de 91 ans, sans enfants. Inhumée au cimetière grenoblois des Sablons, sa tombe n’existe plus, ayant fait place à un colombarium.

  2. JeanFrançois Bellembert

    Bonjour,
    Apprenti paléographe je me permet de commenter par rapport à 2 petits mots de la lettre originale.
    « Les « carnets » de sauvetage furent rapidement descendus. », ici on peut bien lire le mot « cannots » sur la lettre.
    Aussi à cette phrase « Pendant quatre jours que dura la [illisible] éphémère du splendide transatlantique », la partie raturée et réécrite au dessus, je pense qu’il est question de  » la vie éphémère … ».
    En espérant que ce premier commentaire aura son utilité. Votre site est vraiment superbe !

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