Lettre d’Edgar Degas à Gustave Moreau

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Quelque affection qu'on ait pour sa famille et de passion pour l'art, il y a un vide que ça même ne peut combler.

Edgar Degas (19 juillet 1834 – 27 septembre 1917), l’un des pères de l’impressionnisme, signe des chefs-d’œuvre de la peinture tels que L’Absinthe, L’Etoile ou Les Repasseuses. Il est aussi sculpteur. Les critiques de l’époque ont souvent été déstabilisés par son avant-gardisme, et si plusieurs de ses images ont semé la controverse, l’œuvre de Degas fait aujourd’hui encore l’objet de nombreux débats auprès des historiens de l’art. Dans cette lettre adressée au peintre Gustave Moreau, Degas laisse libre cours à son spleen, qui semble être l’essence même de sa création.

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21 septembre 1858

Mon cher Moreau,

Je vois bien que pour avoir de vos nouvelles il faut vous en demander. Je pense que vous allez bien , et que vous êtes tout occupé de votre famille et de la couleur. Si je vous envoie un petit mot c’est plutôt pour me faire attendre votre retour avec plus de patience en espérant ou en recevant une lettre de vous que vous parler de ce que je deviens. Je ne deviens pas grand-chose. Je m’ennuie assez, étant tout seul. Le soir je suis un peu fatigué de la journée et je voudrais causer un peu. Je ne trouve pas à ouvrir la bouche. […]

Il y a des moments où je suis tellement irrité par ma solitude et tracassé de ma peinture que si l’envie, comme vous savez bien grande, de recevoir ma tante et mes petites cousines ne me retenait fortement, je renoncerais à cette belle Florence et au plaisir de votre retour. […]

Étant en l’air ici le mieux est d’employer mon temps à étudier mon métier. Je ne pourrais rien entreprendre de moi. Il faut une grande patience dans le dur chemin où je me suis engagé. J’avais vos encouragements ; comme ils me manquent, je recommence à me désespérer un peu comme par le passé. Je me rappelle la conversation que nous avons eu à Florence sur les tristesses qui sont la part de celui qui s’occupe d’art. Il y avait moins d’exagération que je ne pensais dans ce que vous disiez. Ces tristesses n’ont guère de compensation en effet. Elles augmentent avec l’âge et les progrès et la jeunesse n’est plus pour vous consoler par un peu plus d’illusions et d’espérances.

Quelqu’affection qu’on ait pour sa famille et de passion pour l’art, il y a un vide que ça même ne peut combler.

Vous m’entendez, je crois, bien que je n’exprime pas assez.

Je vous parle de tristesse à vous qui devez être dans la joie. Car l’amour de vos parents doit vous remplir tout le cœur. Vous me lisez probablement comme je vous écoutais, en souriant.

Toujours du moi. Mais que voulez[-vous] qu’un homme seul aussi abandonné à soi-même que je le suis dise ? Il n’a que lui devant lui, ne voit que lui, et ne pense qu’à lui. C’est un grand égoïste.

J’espère bien que vous ne retarderez pas votre retour ; il y a plus d’un mois que vous êtes parti et selon votre promesse vous ne deviez rester que deux mois à Venise et à Milan. J’espère bien que je pourrai vous attendre.  […]

Adieu. Je vous serre affect[ueusemen]t la main.

Tout à vous.

E. DEGAS

( ? ) - (Source image : Portrait d'Edgar Degas, source inconnue / Ballettprobe (détail), 1873, Fogg Art Museum)
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