Lettre d’Henri Barbusse à sa femme

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Sans titre

Je me figure même que c’est trop de séparation, trop de vie séparée pour beaucoup.

Henri Barbusse (17 mai 1873 – 30 août 1935) est un écrivain français qui a traversé la Première Guerre mondiale, en s’engageant volontairement, à l’âge de 41 ans, dans l’infanterie. Il a écrit un roman incontournable et d’un réalisme cru sur son expérience de la guerre, Le Feu, pour lequel il remporte le Prix Goncourt 1916. Durant toute la guerre il envoie à sa femme une correspondance riche et parfois abrupte sur les réalités de la vie au front. Dans cette lettre, c’est la thématique de l’éloignement qui est abordée.

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1er août 1915.

Mon petit,

Justement on me donne votre lettre à une heure qui était exactement celle où le samedi, 1er août, nous avons entendu le fils Rufin tambouriner la mobilisation dans la rue d’Aumont. Un an, jour pour jour, heure par heure !

Oui, certes c’est beaucoup ; et c’est beaucoup aussi, sept mois et demi de séparation, après ces jours variés d’intérêt selon que j’étais seul ou avec vous à Albi. Il faut du courage et de la fermeté pour supporter cela, les uns et les autres, que nous soyons, ou que nous ne soyons pas dans la mêlée. L’action aide à passer le temps d’une manière un peu rude, mais elle aide. L’inaction et la séparation pure et simple doivent se suffire à elles-mêmes.
J’ai toujours pensé, même avant de partir, que ceux qui restent sont plus à plaindre que ceux qui partent. L’interminable attente, les mois qui succèdent aux mois sont mélancoliques à supporter. Je me figure même que c’est trop de séparation, trop de vie séparée pour beaucoup et qu’il y aura de petites séparations provenant de ce qu’« on ne se retrouvera pas » dans certains cas. La longueur de la guerre apporte ce résultat sentimental qui n’apparaissait pas dès d’abord. G…, par exemple, m’a donné à entendre — après avoir, les premiers jours de son veuvage, assuré et juré qu’il ne reviendrait jamais dans l’appartement qu’il occupe à Clichy — que tous les mois écoulés lui permettront de supporter beaucoup mieux le retour ! Cela m’a serré le cœur.

Nous ne sommes pas ainsi, nous, mais les autres subissent une usure plus grande et se détachent, en réalité, d’être trop longtemps séparés matériellement. Cette conséquence, que je trouve dramatique, m’apparaît de plus en plus parmi les propos de certains de mes camarades. Je les sens de plus en plus libérés de leurs attaches anciennes. Ils se renouvellent malgré eux, et, parfois même, sans s’en rendre compte. Il est juste de dire que pour d’autres c’est tout à fait le contraire. Ils se rongent de plus en plus et perdent courage et patience.
L’autre soir, avant de m’endormir, j’étais à demi attentif à l’espèce de monologue d’un soldat qui lisait à mi-voix une lettre de sa femme et, d’un ton désespéré, commentait les moindres phrases : « soigne-toi bien, mon ami, pense à toi, dis-moi tout ce qui te manque », etc… Il murmurait : «  Si ce n’est pas à pleurer de lire des choses comme ça, si ce n’est pas à se casser la tête ! » Ce pauvre type semblait un fou et me faisait profondément pitié. […]

Rien de nouveau pour les permissions. Si je faisais une démarche, je crois que j’avancerais mon tour, étant le seul membre du Service médical cité à la Brigade — mais je ne veux point en faire. Le bruit court qu’il va y avoir des fournées de partants et que tout sera fini à la mi-septembre.

On me prend la lettre. Je ne relis pas !

 

( Henri Barbusse, Lettres à sa femme 1914-1917, Bibebook, 2015. ) - (Source image : Wikimedia Commons)
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