Lettre d’Italo Calvino à Franco Maria Ricci

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Italo Calvino

Pendant de longues années j'ai souffert d'une névrose géographique.

Italo Calvino (15 octobre 1923 – 19 septembre 1985) est un écrivain italien connu du grand public pour ses récits pleins d’humour et ses romans néo-réalistes comme Si par une nuit d’hiver un voyageur (1979) ou Le Baron perché (1957). Il est peut-être l’un des plus grands écrivains et théoriciens de la littérature de la période moderne.
La première des deux lettres autobiographiques suivantes a été écrite à l’éditeur Franco Maria Ricci en italien ; la seconde a été écrite directement en français par l’auteur, en 1974.

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Mon cher Ricci,

voilà mon curriculum. Je suis né en 1923 sous un ciel où le Soleil rayonnant et e sombre Saturne étaient les hôtes de l’harmonieuse Balance. J’ai passé les vingt-cinq premières années de ma vie à San Remo, qui était encore verdoyante, et unissait des apports cosmopolites et excentriques à la fermeture revêche d’un caractère rustique et concret ; j’ai été marqué pour la vie par ces deux aspects.

C’est Turin ensuite qui m’a retenu, active et rationnelle, où le risque de devenir fou (comme ce fut le cas pour Nietzsche) n’est pas moindre qu’ailleurs. J’y suis arrivé dans des années où les rues s’ouvraient, désertes et interminables, grâce à la rareté des automobiles ; pour abréger mes parcours de piéton je traversais les rues toutes droites en de longues lignes obliques d’un coin à l’autre — procédé aujourd’hui non seulement impossible, mais impensable — et j’avançais ainsi en traçant d’invisibles hypoténuses entre les côtés gris. J’ai mal connu d’autres célèbres métropoles, atlantiques et pacifistes, tombant amoureux de chacune dès le premier coup d’œil, avec l’illusion d’en avoir compris et possédé certaines, d’autres restant pour moi insaisissables et étrangères. Pendant de longues années j’ai souffert d’une névrose géographique : je n’arrivais à m’arrêter trois jours de suite dans aucune ville, nulle part.

À la fin, j’ai choisi de manière stable mon épouse et ma demeure à Paris, ville entourée de forêts, de charmes et de bouleaux, où je me promène avec ma fille Abigail, et qui entoure à son tour la Bibliothèque nationale, où je me rends pour consulter des textes rares, en utilisant la Carte de Lecteur n°2516. Ainsi, préparé au Pire, de plus en plus difficile à contenter quant au Mieux, je goûte d’avance les joies incomparables de la vieillesse. Voilà, c’est tout. Votre très dévoué

Calvino

***

Cher FMR,

voici le curriculum. Je suis né en 1923 sous un ciel où le Soleil rayonnant et Saturne le sombre étaient hébergés par l’harmonieuse Balance. J’ai passé les vingt-cinq premières années de ma vie dans l’encore verdoyante San Remo, où deux mondes se côtoyaient, l’un cosmopolite et excentrique, l’autre rustique et renfermé ; par l’un et par l’autre je restai marqué pour la vie.

Puis me retint Turin, ville active et rationnelle, où le risque de devenir fou n’est pas moindre qu’ailleurs. J’y arrivai dans des années où les voitures étaient rares ; les rues rectilignes s’ouvraient désertes et interminables au piéton que j’étais ; pour abréger mes parcours tous à angles droits, je traçais des hypoténuses invisibles en traversant les rues grises en oblique ; une façon de marcher qui depuis lors est devenue impossible, voire impensable.

Au fil du hasard, je traversai d’autres métropoles illustres, sur-mer et sur-rivière, sur-océan et sur-chenaux, sur-lac et sur-fjord, de toutes tombant amoureux au premier regard, croyant en avoir vraiment connues et possédées certaines, d’autres me demeurant insaisissables et étrangères. De longues années, je souffris d’une névrose géographique : je ne réussissais pas à rester plus de trois jours de suite dans aucune ville. Cela dit, je ne pouvais épouser qu’une étrangère : étrangère en tout lieu, aboutie naturellement en la seule ville qui ne fut jamais étrangère à personne. C’est pour cela, cher FMR, qu’on se rencontre souvent à l’aéroport d’Orly.

Quant à mes livres, je regrette de ne les avoir publiées chacun sous un nom de plume différent : je ne me sentirais plus libre de tout recommencer chaque fois. Comme, néanmoins, je cherche toujours à faire.

Bien amicalement,

Italo Calvino

Calvino ermite a paris

( Italo Calvino, Ermite à Paris, trad. de l'italien par Jean-Paul Manganaro, Paris, Seuil, 2001 ) - (Source image : Italo Calvino (1923-1985) à Oslo le 7 avril 1961 par Johan Brun © Wikimedia Commons)
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Lettre d’Italo Calvino au Pr Claudio Magris : « Mettre un enfant au monde n’a de sens que si l’enfant est désiré consciemment et librement par ses deux parents. »

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