Lettre d’Octave Mirbeau à Alfred Bansard des Bois

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Mirbeau large

Immole une hécatombe au Dieu du Bachot pour le remercier et pour le rendre propice à ton ami.

Octave Mirbeau (1848 – 1917) est un écrivain, critique d’art et journaliste français. S’il a connu un indéniable succès, non seulement populaire, mais aussi auprès de ses confrères, il s’est beaucoup inquité, dans sa jeunesse, pour ses études et notamment pour son baccalauréat, comme en témoigne cette lettre à son ami Alfred Bansard. Anxieux, M. Mirbeau ? Vous n’avez pas de raison de l’être… Bon courage à tous nos lycéens qui se confrontent aujourd’hui à la première épreuve écrite du baccalauréat !

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18 août 1865

Je ne prendrai pas ma lyre, mon bien cher Alfred, pour répandre sur ton front des flots d’harmonie et de louanges. Nous nous connaissons trop pour user de ces contraintes poétiques et insignifiantes. Retombons dans la réalité, et laissons nos vapeurs poétiques aux échos nocturnes de la plaine, aux mystères de la forêt, et aux soupirs de la brise rêveuse.

Tu as donc enfin gravi le sommet de cette montagne âpre et difficile. Vainqueur de ces roches anguleuses et hérissées, tu planes et tu vois devant toi un horizon de bonheur et de volupté. Que tu es heureux, cher Alfred ! Et si tu savais combien la lettre de mon père qui m’annonçait cette bonne nouvelle m’a rendu heureux ! Puis j’ai cru y voir un heureux présage pour moi. Je me disais, en songeant à ton bonheur: Le destin ne voudra pas que j’échoue, et me réunira vainqueur à notre bon ami. Et quelquefois, dans un moment de doute, de désespoir, j’invoquais cette irrésistible puissance, qui souvent semble prendre un malin plaisir aux malheureux humains.

Vois donc quelle différence, il existe entre nous maintenant. Tu es heureux, tu jouis, tu t’épanouis comme une rose courbée par une pluie d’orage, et qui relève sa tige affaissée sous les caresses amoureuses d’un doux zéphyr. Moi, je suis triste, sombre, taciturne, toujours en lutte avec cet infernal baccalauréat, spectre hideux qui me poursuit partout, et jusque dans mes rêves, où il me menace. Je crains bien de ne pas pouvoir soutenir la lutte plus longtemps, et je tremble de devenir la victime. Toi, tu es libre comme l’air. Tu n’as plus ce poids accablant, cette écrasante inquiétude; mais moi, courbé sur mes livres, je cherche dans les aridité de la science un point d’appui, pour ne pas tomber dans un gouffre qui se forme sous moi.

Au milieu de ton bonheur, pense encore quelquefois à ton ami qui pâlit à la lueur fatigante d’une bougie, sur une aride proposition de géographie. Oh ! les mathématiques, c’est mon cauchemar, c’est la mort de l’intelligence. Vois donc, si j’étais reçu, quelles belles vacances nous passerions tous les deux. C’est alors que nous pourrions, le soir, sous les grands arbres de Voré, rêver, soupirer et essayer nos jeunes lyres sur nos souvenirs passés, sur nos rêves chimériques, illusions fugitives, fantômes diaphanes que nous ne pouvions saisir que dans le monde de l’idéal et du vague, flammes brillantes, qu’un souffle faisait évanouir, étoile scintillante, qu’un nuage dérobait à nos yeux enchantés.

Mais maintenant que tu n’as rien à faire, si ce n’est qu’à [sic] te livrer aux enivrements du bonheur, qu’à poursuivre ton idéal dans tes rêves, laissant de côté la froide réalité, écris-moi quelques mots sur ton bachot, et remonte-moi un peu le moral affaibli. Car j’en ai grand besoin ; et les conseils d’un heureux ami seront pour moi plus doux et plus profitables que les froids avertissements d’un professeur soudoyé.

Ne m’oublie pas auprès de tes excellents parents, dis-leur bien que je partage sincèrement leur bonheur, et présente-leur mes hommages respectueux. Tu me donneras des nouvelles de ton grand-père.

Peut-être dans 3 semaines pourrons-nous nous revoir et entrelacer nos lauriers triomphants. Espère-le pour moi. Je passe le 28 août.

Adieu, mon bien cher ami, je te serre cordialement la main. Pense un peu à Octave.

Tout à toi.

Octave Mirbeau

Voici mon adresse:

Chez Monsieur Delangle
Place Saint-Sauveur 32

Immole une hécatombe au Dieu du Bachot pour le remercier et pour le rendre propice à ton ami.

( https://books.google.fr/books?id=O3nV83vDIKwC&pg=PA397&lpg=PA397&dq=lettres+d%27octave+mirbeau+%C3%A0+hervieu&source=bl&ots=X1xzjZKPeH&sig=xaDJMoPnKXNfp73fmHl-eeEoWM4&hl=fr&sa=X&ei=kP_IVKi1GoHfUv2AgpgP&ved=0CE0Q6AEwCA#v=onepage&q=lettres%20d'octave%20mirbeau%20%C3%A0%20hervieu&f=false ) - (Source image : Wikipedia)
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