Lettre d’un écrivain censuré, Voltaire, au premier commis de la Censure Royale

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Une liberté honnête élève l’esprit et l’esclavage le fait ramper.

Voltaire, mort il y a 235 ans, a subi, comme Salman Rushdie, Roberto Saviano, Soljenitsyne ou le groupe La Rumeur, les foudres de l’État et de la religion. Après avoir essuyé lettres de cachet et deux séjours à La Bastille et avant de publier ses Lettres philosophiques, qui lui vaudront un exil définitif, il adresse cette lettre à la censure, d’une actualité et d’une force foudroyantes, véritable manifeste de liberté de pensée et d’opinion, et plaidoyer en faveur du livre.

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Le 20 juin 1733

Puisque vous êtes, monsieur, à portée de rendre service aux belles-lettres, ne rognez pas de si près les ailes à nos écrivains, et ne faites pas des volailles de basse-cour de ceux qui, en prenant l’essor, pourraient devenir des aigles ; une liberté honnête élève l’esprit, et l’esclavage le fait ramper. S’il y’avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n’aurions aujourd’hui ni Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron. Si Milton, Dryden, Pope, et Locke, n’avaient pas été libres, l’Angleterre n’aurait eu ni des poètes, ni des philosophes : il y a je ne sais quoi de turc à proscrire l’imprimerie ; et c’est la proscrire que la trop gêner. Contentez-vous de réprimer sévèrement les libelles diffamatoires, parce que ce sont des crimes ; mais tandis qu’on débite hardiment des recueils de ces infâmes Calottes, et tant d’autres productions qui méritent l’horreur et le mépris, souffrez au moins que Bayle entre en France, et que celui qui fait tant d’honneur à sa patrie n’y soit pas de contrebande.

 

Vous me dites que les magistrats qui régissent la douane de la littérature se plaignent qu’il y a trop de livres. C’est comme si le prévôt des marchands se plaignait qu’il y eût à Paris trop de denrées : en achète qui veut. Une immense bibliothèque ressemble à la ville de Paris, dans laquelle il y a près de huit cent mille hommes : vous ne vivez pas avec tout ce chaos ; vous y choisissez quelque société, et vous en changez. On traite les livres de même, on prend quelques amis dans la foule. Il y aura sept ou huit mille controversistes, quinze ou seize mille romans, que vous ne lirez point ; une foule de feuilles périodiques que vous jetterez au feu après les avoir lues. L’homme de goût ne lit que le bon, mais l’homme d’Etat permet le bon et le mauvais.

 

Les pensées des hommes sont devenues un objet important de commerce. Les libraires hollandais gagnent un million par an, parce que les Français ont eu de l’esprit. Un roman médiocre est, je le sais bien, parmi les livres, ce qu’est dans le monde un sot qui veut avoir de l’imagination. On s’en moque mais on le souffre. Ce roman fait vivre et l’auteur qui l’a composé, et le libraire qui le débite, et le fondeur, et l’imprimeur, et le papetier, et le relieur, et le colporteur, et le marchand de mauvais vin, à qui tous ceux-là portent leur argent. L’ouvrage amuse encore deux ou trois heures quelques femmes avec lesquelles il faut de la nouveauté en livres, comme en tout le reste. Ainsi, tout méprisable qu’il est, il a produit deux choses importantes : du profit et du plaisir.

 

Les spectacles méritent encore plus d’attention. Je ne les considère pas comme une occupation qui retire les jeunes gens de la débauche ; cette idée serait celle d’un curé ignorant. II y a assez de temps, avant et après les spectacles, pour faire usage de ce peu de moments qu’on donne à des plaisirs de passage, immédiatement suivis du dégoût. D’ailleurs on ne va pas aux spectacles tous les jours, et dans la multitude de nos citoyens, il n’y a pas quatre mille hommes qui les fréquentent avec quelque assiduité.

 

Je regarde la tragédie et la comédie comme des leçons de vertu, de raison, et de bienséance. Corneille, ancien Romain parmi les Français, a établi une école de grandeur d’âme ; et Molière a fondé celle de la vie civile. Les génies français formés par eux appellent du fond de l’Europe les étrangers qui viennent s’instruire chez nous, et qui contribuent à l’abondance de Paris. Nos pauvres sont nourris du produit de ces ouvrages, qui nous soumettent jusqu’aux nations qui nous haïssent. Tout bien pesé, il faut être ennemi de sa patrie pour condamner nos spectacles. Un magistrat qui, parce qu’il a acheté cher un office de judicature, ose penser qu’il ne lui convient pas de voir Cinna, montre beaucoup de gravité et bien peu de goût.

 

Il y aura toujours dans notre nation polie de ces âmes qui tiendront du Goth et du Vandale ; je ne connais pour vrais Français que ceux qui aiment les arts et les encouragent. Ce goût commence, il est vrai, à languir parmi nous ; nous sommes des sybarites lassés des faveurs de nos maîtresses. Nous jouissons des veilles des grands hommes qui ont travaillé pour nos plaisirs et pour ceux des siècles à venir, comme nous recevons les productions de la nature ; on dirait qu’elles nous sont dues. Il n’y a que cent ans que nous mangions du gland : les Triptolèmes qui nous ont donné le froment le plus pur nous sont indifférents ; rien ne réveille cet esprit de nonchalance pour les grandes choses, qui se mêle toujours avec votre vivacité pour les petites.

 

Nous mettons tous les ans plus d’industrie et plus d’invention dans nos tabatières et dans nos autres colifichets, que les Anglais n’en ont mis à se rendre les maîtres des mers, à faire monter l’eau par le moyen du feu, et à calculer l’aberration de la lumière. Les anciens Romains élevaient des prodiges d’architecture pour faire combattre des bêtes ; et nous n’avons pas su depuis un siècle bâtir seulement une salle passable, pour y faire représenter les chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Le centième de l’argent des cartes suffirait pour avoir des salles de spectacle plus belles que le théâtre de Pompée ; mais quel homme dans Paris est animé de l’amour du bien public ? On joue, on soupe, on médit, on fait de mauvaises chansons, et on s’endort dans la stupidité, pour recommencer le lendemain son cercle de légèreté et d’indifférence. Vous, monsieur, qui avez au moins une petite place dans laquelle vous êtes à portée de donner de bons conseils, tâchez de réveiller cette léthargie barbare, et faites, si vous pouvez, du bien aux lettres, qui en ont tant fait à la France.

 

( VOLTAIRE, Œuvres complètes de Voltaire, Tome 9, Paris, Furne, 1837 ; Image : © D.R. )
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