Lettre fictive de rupture écrite par Max Jacob

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Sans titre

Marcel, non, Marcel, tout est fini.

Max Jacob (12 juillet 1876 – 5 mars 1944) est un poète, romancier, essayiste et peintre français décédé. Ami de Picasso et des cubistes, il était une figure originale et attachante de Montmartre. Personnage fantasque, il écrivit un recueil de lettres fictives, dont cette lettre de rupture entre Cécile et Marcel, pleines de reproches et de haine.

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Lettre de femme

Trouvée dans un grenier et datée

du 2 août 1866

Marcel, non, Marcel, tout est fini. Je vous hais, Marcel. Je haïrais jusqu’à votre nom si je pouvais haïr le nom que j’ai donné à mon fils par amour pour vous alors que vous n’étiez encore que l’ami de mon mari. Pauvre Jules que vous avez bafoué, trahi, profitant de sa confiance. Je vous le dis, Marcel, je hais jusqu’à votre nom et j’aurais changé le nom de mon petit garçon dans les appellations affectueuses si je n’avais craint d’offenser mon père qui est son parrain comme vous le savez. Pourquoi, me direz-vous, pourquoi ce subit changement dans vos sentiments intimes de femme ? Pourquoi ? Oh ! j’entends votre voix que vous savez rendre séduisante avec l’habileté des hommes — car qu’y-a-t-il de plus malin qu’un homme qui veut sa proie de désirs ? — Vous allez me rappeler votre nuit de voyage alors que Jules me croyait chez Mme de Lantonnais (votre ancienne maîtresse d’ailleurs, car j’en sais long et vous m’avez fait jouer le rôle d’Hortense dans la pièce d’Alexandre Dumas, ce que je ne vous pardonnerai jamais).

… Mais je parlais de notre nuit de voyage. Ah bien ! sachez, Marcel, que c’est la seule nuit où je vous aie aimé et vous ne savez pas ce que c’est qu’une femme. Vous allez me rappeler ce que je disais de vos yeux, parce que j’aimais vos yeux. Ne peut-on pas aimer les yeux d’un homme sans l’aimer lui-même ? Eh bien, je ne vous ai jamais aimé ce qui s’appelle aimer. J’ai cru vous aimer et j’avais pitié de votre passion pour moi seulement ! J’ai cru vous aimer et, comme disait saint Augustin au couvent de la rue de Vaugirard : « C’est l’amour que j’aimais !! » Je n’ai jamais aimé mon mari, honnête homme et tendre mais prosaïque, et j’avais cru trouver en vous le gentilhomme sous un nom roturier. Vous m’aviez dit que vous étiez le fils naturel du Duc de Berry et là encore vous m’avez trompée : les hommes sont abîmes de perdition et de mensonge. Je cherchais l’assouvissement d’une âme féminine qui a placé l’idéal plus haut que celui du ravaudage des chaussettes et je n’ai rencontré que les abîmes de la perdition et du mensonge.

Marcel, vous m’avez menti et je pardonne tout sauf le mensonge. Vous m’avez menti quand vous m’avez dit que Madame Lantonnais n’était rien pour vous, alors que c’est une personne sans cœur qui pour se consoler de ne plus vous appartenir, étant tombée dans la dévotion, protège vos amour avec les autres femmes, comme cette Merteuil dans le livre des « Liaisons Dangereuses » que vous avez eu la perversion de me faire lire. Valmont vous-même, Marcel. Vous m’avez menti quand vous m’avez dit que cette Marguerite Bellangé, la propre maîtresse de l’Empereur, vous déplaisait alors que vous vous faisiez présenter chez elle par un petit rastaquouère de vos amis, le cocodès bien connu Gontran de Limaille qui est le fils d’un épicier de Blois nommé Limaille tout court. Vous oubliez que je suis aussi de Blois, c’était le fournisseur de ma mère. Ainsi vous voyez que je sais tout. Ce que vous avez fait avec cette femme je l’ignore et je veux l’ignorer, n’étant pas de ces personnes jalouses qui préfèrent les joies de la méchanceté à celles de l’amour et préfèrent se torturer elles-mêmes plutôt que de laisser la paix à ceux qui ont l’imprudence de leur demander du bonheur. Vous voyez que je ne suis pas une sotte comme vous l’avez déclaré à Madame de Lantonnais. Sa femme de chambre l’a dit à mon cocher. Mais laissons là ces pauvretés d’antichambre : je n’aurais pas la bassesse d’en tenir compte, croyez-moi, si vous ne m’y forciez pas votre attitude impertinente.

J’arrive au cœur de la question. Vous m’avez écrit lundi : « Je serai de retour de Trouville où je cours sur un cheval de Morny mardi et je volerai à vos pieds. Ayez vos petites pantoufles de velours bleu que j’aime tant pour que je les baise comme je fais ici de vos doigts de roses. » Vous m’avez menti, car vous n’étiez pas à Trouville et vous ne courez jamais que les malheureuses séduites par vos yeux ingénus et cruels. Mardi, j’ai reçu des mains d’un individu qui ne portait pas votre livrée un billet qui n’était pas cacheté à votre sceau : « Comtesse, attendez-moi mercredi, Marcel. » Le mercredi est mon jour : j’ai fait dire que j’étais souffrante et je ne recevais pas. Quelle journée abominable si je vous avais aimé, Marcel ! chaque coup de sonnette eût résonné dans mon cœur ; j’aurais ouvert et refermé vingt livres, ouvert et refermé cent fois mon Pleyel sans y toucher, gourmandé mes domestiques, renvoyé mes enfants mais, Dieu merci ! je ne vous aime pas et ne vous ai aimé que dans cette nuit de voyage en berline. De quoi donc me plaindrais-je ? de votre impertinence, Marcel. Vous étiez chez Madame de Lantonnais qui a son jour le mercredi et qui se fait un jeu de me prendre mes habitudes ; elle me prend le plus fidèle et le plus cher.

Adieu, Marcel,

Celle qui ne vous a jamais aimé,

Cécile

P.-S. — J’ai trouvé sur mon prie-Dieu la force de vous pardonner. Comme ce meuble est un legs de ma sainte grand-mère, les inspirations m’y viennent de sa pauvre âme. Tout est fini, Marcel  la haine aussi bien que l’amour. Mais pour éviter les calomnies du monde, ne négligez pas mes mercredis. Vous n’y lirez sur un front serein que les marques d’une dignité froide et d’une dédaigneuse charité.

( Max Jacob, Lettres imaginaires, les Amis de Max Jacob, 1952 )
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