Lettre de Marcel Proust à son grand-père

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Papa m'a donné 10 francs pour aller au bordel.

Un mot pour le moins singulier du jeune Marcel Proust (1871-1922), écrit à son grand-père à l’âge de 16 ans. Le grand écrivain en devenir n’était alors pas seulement préoccupé par les madeleines… Une lettre qui se passe de commentaires.

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18 mai 1888, jeudi soir

Mon cher petit grand père,

Je viens réclamer de ta gentillesse la somme de 13 francs que je voulais demander à Monsieur Nathan, mais que maman préfère que je te demande. Voici pourquoi. J’avais si besoin de voir une femme pour cesser mes mauvaises habitudes de masturbation que papa m’a donné 10 francs pour aller au bordel. Mais 1° dans mon émotion j’ai cassé un vase de nuit, 3 francs 2° dans cette même émotion je n’ai pas pu baiser. Me voilà donc comme devant attendant à chaque heure davantage 10 francs pour me vider et en plus ces 3 francs de vase. Mais je n’ose pas redemander sitôt de l’argent à papa et j’ai espéré que tu voudrais bien venir à mon secours dans cette circonstance qui tu le sais est non seulement exceptionnelle mais encore unique : il n’arrive pas deux fois dans la vie d’être trop troublé pour pouvoir baiser…

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9 commentaires

  1. Genitrix

    « Quel est l’intérêt de publier ce courrier ? », questionnez-vous, Claudia et Kerann. « Majeur ! », répondrai-je. Primo, d’un point de vue général, il nous rappelle la vision hygiénique, pesamment utilitaire, du sexe dans la haute bourgeoisie. Et secundo, cet écrit éclaire assez crument les ravages de cette vision sur la sexualité future du petit Marcel. Qu’on ne s’étonne pas si, plus tard, il se réfugie dans les « amitiés particulières »… Insatiable, paraît-il, souffrant, semble-t-il, d’une sorte d’addiction, il ne pouvait se retenir de harceler les jeunes gens, qu’ils appartiennent à l’élite ou aux couches populaires . C’était peut-être l’envers, le « prix à payer » de son génie, où se combinaient la satire et l’empathie, le comique et le tragique. Ne trouvez-vous pas intéressant, par exemple, cet effet d’écho, de miroir involontaire, à trente ans de distance, entre le vulgaire pot de chambre du samedi soir et la délicate petite madeleine du dimanche ? Qu’on ne s’étonne pas si cet adolescent, éternel insatisfait, rêve ensuite d’autres amours ! Avez-vous oublié dans la Recherche ces scènes de bordel homo et sado-maso ? Ces hurlements sauvages des couples masculins en proie au plaisir ? Le plus frappant, à mes yeux, sera la coexistence, chez Proust, de l’obsession la plus violente, avec l’observation, aussi cruelle que subtile, et la rêverie la plus géniale l

    • Nicolas

      Très bien dit Genitrix ! Cette lettre me semble importante, et très belle (bien qu’assez comique) à mes yeux.
      Mais peut-être faut-il bien connaître Proust pour ne pas passer à côté…

  2. Fréderic Bazile

    Je découvre cette lettre, tardivement(19 h) et j’avoue qu’elle m’a fait sourire ; j’y vois même une pointe de naïveté (et d’ironie) de la part du jeune Proust avec l’adresse au grand père, sans doute plus bienveillant que le père, grand père c’est tout un art … ! Je ne suis ni spécialiste de Proust, ni même un fanatique, mais je respecte son génie et ceux qui l’admirent ; il m’a souvent ennuyé. Ceci dit, je partage bien le commentaire de Genetrix, sut le plan historique et sociétal ; pour le reste je m’avoue peu compétent, mais cet échec, car s’en est un, à 18 ans, à peine, ne pouvait qu’avoir des conséquences sur la future sexualité du jeune Marcel… Le bris du vase de nuit n’est pas qu’un détail insolite. Proust a-t-il eu d’autres pannes ? Je trouve cette lettre tout simplement charmante…. Merci à qui nous l’a fait connaître.

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