Lettre du Marquis de Sade à Pélagie de Sade

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C'est de toi que j'ai reçu et que je reçois les maux les plus sensibles.

Pélagie de Sade était l’épouse du divin Marquis (2 juin 1740 – 2 décembre 1814) ainsi que la mère de ses enfants Louis-Marie et Donatien-Claude-Armand. Elle semble être l’une des rares femmes que Sade n’a pas réussi à mettre sous son joug ; dans la lettre suivante, emprisonné, suppliant, malheureux, désespéré, Sade se montre — étonnamment — à sa merci.

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21 octobre 1778

Enfin, ma chère amie, il est donc décidé que jusqu’au dernier moment toutes tes lettres seront des coups de poignard pour moi. Oh ! mais, mon Dieu, ne te lasseras-tu donc jamais de cet abominable supplice, et veux-tu absolument me contraindre à demander pour ma tranquillité, à être privé de ce qui semblerait ne devoir servir qu’à ma consolation ? C’est un acharnement bien incroyable que celui-là ! Quoi, je ne suis pas assez malheureux d’être repris, de recommencer à souffrir encore, et pis qu’avant, de voir s’écouler mes plus belles années perpétuellement dans les fers, sans que tu te plaises et t’acharnes à rouvrir sans cesse une blessure par le maudit poison de tes lettres envenimées ?

Demande à Mili Rousset quand elle sera avec toi, si je ne lui ai pas dit que mes plus grands tourments ne m’étaient venus que de toi… toi dont je devrais seule attendre de la consolation. C’est de toi que j’ai reçu et que je reçois mes maux les plus sensibles. Mais quel est donc l’être assez barbare, assez dénué de bon sens, pour te conseiller une telle conduite ? Et qu’en espère t-on, sinon de me jeter dans le désespoir ? Ce n’est pas ta mère d’abord, j’en suis sûre à présent. Elle serait incapable de ce dernier degré d’horreur réfléchie. Il n’y a point d’âme sensible qui puisse l’avoir conçue ni la concevoir. Que signifie : « Tes enfants sont partis pour deux ans ; je leur ai promis qu’à leur retour ils nous rejoindront toi et moi quelque part où nous soyons ; ils sont partis satisfaits de te voir dans deux ans » ? Je voudrais bien que tu fusses à ma place, pour un mois seulement (sans savoir que c’est pour si peu), et qu’on t’écrivît une phrase comme celle-là ! Tu peux te flatter que de tout le précieux recueil que j’ai des belles épîtres de ce genre que tu m’as écrites depuis près de deux ans, tu ne m’en as pas encore placé une dont les angles soient plus tranchants que celle-là le fait depuis quarante-huit heures que j’ai le malheur de l’avoir sous les yeux. Il y a t-il une amphibologie, un logogriphe pareil à celui-là, et l’as-tu assez chauffée aux forges de l’infernal démon qui te l’a inspirée ? Il doit être content. Je n’avais pas encore eu une révolution de chagrin plus forte et il me la fallait pour m’achever après tout ce que je venais de souffrir… Et ça ne finira donc jamais ; et ce sera donc toujours la même chose ! En un mot que veux-tu dire par cette phrase ?

Au nom de Dieu, s’il reste un peu de pitié dans ton cœur, s’il est possible que pour l’écouter tu puisses un instant renoncer à la rage démoniaque du scélérat qui te dirige, et que je sais de très bonne part, quoi que tu en dises, ne te point quitter, et être conseillée (non par ta mère, je le sais), mais par d’autres, et d’autres qu’on ma averti qui me haïssaient bien cordialement, si, dis-je, il est possible que tu puisses un instant te soustraire à leur tyrannique acharnement, rends-moi cette phrase claire, et explique-moi tout simplement et tout uniment si tu as voulu entendre par là que je ne sortirai d’ici que dans deux ans ? Est-ce cela ?

Et ! dis-le donc, sans tracasser ainsi la plaie et me rendre comme un fou, comme un frénétique, chaque fois que je vois approcher ton écriture. Aucune raison ne peut exister à présent pour que je ne sache pas mon terme. Il est clair qu’il est fixé, qu’il est une suite de mon jugement, et qu’il a été fixé comme lui. On m’a dit l’un, pourquoi ne pas dire l’autre ? Il n’y a plus à traînasser sur l’affaire à présent, elle est jugée ; il n’y a plus aucune considération qui puisse retenir, aucune démarche secrète, aucun projet caché, et en un mot il n’y a plus rien que la plus noie méchanceté qui puisse s’opposer à ce que je demande avec tant d’instance.

Peut-être suis-je condamné à mort et espérez-vous gagner quelque chose ? Eh bien ! ne me le dites pas, ce gain ; je ne veux pas le savoir. S’il vient, à la bonne heure ! Dites-moi le pis. C’est tout ce que je vous demande. En un mot je te conjure au nom de tes enfants au nom de tout ce qui peut être de plus sacré pour toi, de me tirer de l’horrible état dans lequel je suis, et de m’apprendre mon sort, quel qu’il soit. Je l’entendrai et je l’entendrai sans me plaindre, et l’état où je serai le sachant, quelque long qu’il soit, sera toujours moins affreux pour moi que l’horrible incertitude où je suis. […]

Voilà une petite lettre pour ces pauvres petits choux que j’aime plus que tu ne peux croire. Dussé-je être libre demain, je trouverais toujours que c’est un grand supplice pour moi que d’être encore deux ans sans les voir. Je ne m’y attendais guère. J’avais bien raison de toujours rêver l’année passée que quand je les verrais ils seraient bien grands. Eh ! mon Dieu, ils ne me reconnaîtront sûrement pas. C’est bien la peine d’avoir des enfants pour n’en jamais jouir ; car voilà le moment où ils donnent des plaisirs ; après cela ce ne sont plus que des peines. Je te prie instamment de remercier de ma part ton père et ta mère des nouveaux soins qu’ils veulent bien avoir pour ces pauvres enfants. Je ne saurais te dire à quel point cela me fait à la fois et peine et plaisir, car je trouve que nous sommes comme ces pauvres qui vont mêler aux pieds des personnes qui prennent soin de leurs enfants des larmes de reconnaissance à celles que leur arrache le désespoir où ils sont de ce que la fortune les prive, et de rendre des soins qu’ils envient. Je ne sais si ma comparaison te frappera comme elle m’attendrit et je ne sais non plus quel nom je pourrais donner aux larmes que je répands en la faisant. […]

Dis mille et mille choses à ta mère, je t’en prie. Ne cesse de lui témoigner et mon attachement et mon respect. Je n’ose lui écrire puisqu’elle ne lit pas mes lettres, mais je regarderais comme une grande faveur, et une grande consolation dans mes maux, si tu pouvais l’attendrir sur cela, et m’obtenir d’elle la permission de lui écrire. Qu’elle me juge depuis mon retour ici… mais pourquoi si tard, hélas ! parce que je n’ai été éclairé que deux jours avant ma malheureuse catastrophe. Mais qu’elle me juge depuis ce retour et elle verra si je me suis démenti.

Je suis affligé et surpris que Mili Rousset ne soit pas encore avec toi. Dis-lui mille choses quand elle viendra, et aime-la bien, c’est un cœur bien rare et bien précieux. Je n’aime pas qu’elle tarde tant à venir. Cela me fait faire encore des combinaisons fâcheuses, non sur elle, Dieu m’en garde, mais sur mon malheureux et triste sort. Oh ! que je prenne l’air, je t’en prie. Je meurs de migraines et de vapeurs. J’approuve fort que la Langevin [gouvernante des fils du marquis] suive tes enfants et veille à la petit après. Je ne sais pas si je l’aimerai, celle-là, mais elle ne m’attendrit pas comme les deux autres. J’ai répondu à tout ce qui regarde Gaufridy et les affaires. J’ai oublié de dire qu’il faut obliger Ripert à nouveau bail et planter beaucoup de vignes à Piedmarin.

Je t’embrasse.

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( Marquis de Sade, Lettres à sa femme, Arles, Acte Sud, « Babel », 2007. )
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