Lettre ouverte d’Agatha Christie aux lecteurs du Club des Masques

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Pour travailler, il suffit au romancier d’un peu de papier, d’une machine à écrire et tout l’univers est ouvert devant lui.

Agatha Christie (15 septembre 1890 – 12 janvier 1976), « La reine du crime », est l’auteure emblématique de romans policiers menés de mains de maître par deux deux héros mondialement connus, Hercule Poirot et Miss Marple. Considérée comme l’auteur le plus lu chez les Anglo-Saxons après Shakespeare, elle livre dans cette lettre ouverte aux lecteurs de la revue Club des Masques un récit sincère de son parcours, livrant ici et là aussi quelques secrets de fabrication…!

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Mars 1932

Dans mon enfance, j’étais poète. Je lisais beaucoup de romans policiers, mais je n’avais pas du tout l’idée d’en écrire. Mes auteurs favoris étaient Conan Doyle et Gaboriau. Les aventures de Sherlock Holmes et de M. Lecoq m’enthousiasmaient, mais mon amour pour la musique dominait ma vie et j’étais bien loin de me douter que je me lancerai un jour dans la littérature. À l’âge de 13 ans, je vins à Paris pour perfectionner mes études de piano et de chant. La vie de cette ville m’enchantait. Je parlais bien le français, mais j’éprouvais de très grandes difficultés à l’écrire. L’orthographe était ma bête noire. Je dois avouer qu’elle l’est encore. Mon rêve était de chanter à l’Opéra, mais ma voix était trop grêle pour une si vaste salle, et du reste je n’ai jamais pu vaincre une timidité nerveuse qui m’ôtait tous mes moyens dès que je paraissais en public. Je n’insistai pas. Je me mis alors à écrire des histoires très tristes sur les malheureux, et des histoires de fantômes. Mes amis m’encourageaient, me prédisant une belle carrière littéraire, mais évidemment je ne vendais pas un seul de mes contes. Pendant la guerre, je discutais un jour avec une de mes amies des difficultés que présentent la conception et la réalisation d’un roman policier. J’eus tout à coup l’intuition et la certitude que je pourrais en écrire un, tenir le lecteur en haleine en lui donnant tous les éléments du problème, égarer ses soupçons, pour ne lui livrer le coupable qu’à la fin. C’est pour tenir cette gageure que j’écrivis La mystérieuse Affaire de Styles. Je trouvai aussitôt un éditeur et depuis lors je suis restée fidèle au roman policier. Depuis, j’ai publié quinze romans et j’ai beaucoup de projets en train. C’est très captivant d’écrire un roman policier. C’est aussi ingénieux et compliqué que de construire un puzzle. Tout doit s’enchaîner logiquement. Tout doit cadrer. Je vais vous dévoiler en deux mots le secret de fabrication : vous choisissez votre coupable, et vous mettant dans sa peau, vous décidez des moyens qui vous permettent le mieux de masquer sa culpabilité. Ensuite, ayant fait votre plan, vous recommencez votre exposé par le commencement en vous plaçant du point de vue du spectateur. Essayez, et vous verrez comme c’est simple. Dans l’ensemble de mon œuvre, j’ai été fidèle à Hercule Poirot, mon petit détective belge. Mais de temps en temps j’éprouve le besoin de me débarrasser de sa personnalité trop marquante et d’écrire un roman où il n’intervient pas. Son ordre, sa méthode, sa vanité et son irritante habitude d’avoir toujours raison me fatiguent parfois et je ressens la nécessité de lui faire une infidélité. Cette petite incartade me repose du roman policier classique dont il est le type vivant. Le métier d’auteur de romans policiers n’est pas fastidieux. Je le trouve même très agréable puisqu’il me laisse la liberté de voyager pendant six mois par an. Mon mari est archéologue et nous passons ensemble des heures si agréables dans les pays du Levant ! Pour travailler, il suffit au romancier d’un peu de papier, d’une machine à écrire et tout l’univers est ouvert devant lui.

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( Agatha Christie, Duchesse de la mort, Editions du Masque ) - (Source image : Agatha Christie as a girl, date unknown © Wikimedia Commons)
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La recommandation de la rédaction :

Lettre de Stefan Zweig à Rudolf G. Binding : « Pour moi, écrire, c’est intensifier, que ce soit le monde ou soi-même. »

Lettre de Rainer Maria Rilke à un jeune poète : « Mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? »

Lettre de George Sand à Gustave Flaubert : « Tu aimes trop la littérature, elle te tuera. »

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4 commentaires

  1. Fred Est Amour

    Tout semble si simple, dit ainsi.. En faisant abstraction de la difference entre theorie et pratique que rescent l humble ecrivain qui s essaye au genre. Pourtant tout est vrai,clair et sans omission.. Il ne reste qu a tenter le talent.. Une belle lecon.

  2. Staminer

    Mon conseil aux lecteurs serait de lire Agatha en anglais. Alors on y découvre, censuré par les traductions françaises, un auteur aussi mystérieux que ses énigmes. Sous une apparence conservatrice très arsenic et vieilles dentelles, elle s’y révèle extraordinairement progressiste pour une dame vivant parmi un peuple de whimpering poms et une classe dirigeante de lovely rogues. S’en avoir l’air d’y toucher, tout au long de son œuvre littéraire elle a fustigé la vanité des uns, la suffisante des autres et les préjugés de tous.

  3. HERRERA EVELYNE

    J’ai commencé à lire Agatha Christie avec « les dix petits nègres »,et ça m’a enchantée…Alors, je trouve que cette lettre qui explique son cheminement dans l’écriture, dépeint une personne humble, à qui, parait-il, il suffit de papier et d’une machine à écrire…et le talent bien évidemment !

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