Lettre ouverte de Charles Mingus à Miles Davis

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Tu te souviens de moi, Miles ? Je suis Charles. Ouais, Mingus !

Miles Davis (26 mai 1926 – 28 septembre 1999) icône du jazz et musicien au talent indéniable, a profondément marqué la musique contemporaine et signé de nombreux chefs-d’œuvre du jazz, tels que Sketches of Spain ou Bitches Brew. Il parviendra à transcender sa discipline et connaîtra une renommée internationale. Miles Davis reste cependant un personnage controversé, luttant contre son addiction à l’héroïne, et vilipendant certains de ses confrères comme Charles Mingus, qui lui répond dans cette lettre ouverte.

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30 novembre 1955

Quatre magazines de « Down Beat » me viennent à l’esprit – le « test à l’aveugle » de Bird, le mien, celui de Miles, et la récente « histoire du retour » de Miles – alors que je m’asseois et que je tente d’écrire en toute honnêteté une lettre ouverte à Miles Davis. (J’ai supprimé de nombreuses lettres « mentales » avant cet écrit, mais une lettre s’est formée dans mon esprit hier soir lorsque je contemplais des images de Bird que Bob Parent avait pris lors d’une session au Village.) Si une image doit correspondre à une histoire, ce serait cette photo de Bird, debout et regardant Monk avec plus d’amour qu’on en trouvera jamais dans l’industrie du jazz !…

L’amour de Bird, si visible sur cette photographie, a été encore démontré lors de son « Test à l’aveugle. » Mais retrouver le « Test » de Miles ! D’ailleurs déterrer mon propre « Test à l’aveugle » ! Vous voyez ce que je veux dire ? Et plus récemment, récupérer l’histoire du retour de Miles. Comment va agir Miles lorsqu’il va revenir ? Est-ce que ça se passera comme un concert à Brooklyn pas si vieux qu’il a fait avec Max, Monk et moi et qu’il n’arrêtait pas de dire à Monk de « rester silencieux » parce que ses accords étaient faux ? Ou bien comme sur un disque plus récent où il insulta, disputa et menaça Monk et demanda à Bob Weinstock pourquoi il avait recruté un tel nonmusicien et que Monk dût rester silencieux sur les solos de trompettes de Miles ? Que nous arrive-t-il à nous, disciples de Bird ? Ou Miles penserait que je m’avance beaucoup trop en m’incluant en tant que disciple ?

Cela semble si dure pour quelques uns d’entre nous de mûrir assez pour réaliser qu’il y a d’autres personnes en chair et en os, tout comme nous, sur cettre grande terre. Et même s’ils ne bougent ou ne « swinguent » jamais, ils ont autant de droits que nous, bien qu’ils sont en contradiction totale avec nos standards. Oui, Miles, je m’excuse pour mon stupide « Test à l’aveugle. » Je peux le faire avec plaisir car j’apprends un petit quelque chose. Quelques soient leurs efforts pour dire que Brubeck ne swingue pas – ou quoique ce soit qu’ils mijotent, ou qu’ils préparent – c’est factuellement sans importance.

Pas parce que David a fait la une du Times – et s’est fait de l’argent – mais principalement parce que Dave pense honnêtement qu’il swingue. Il sent une certaine pulsation et joue une certaine pulsation qui lui donne du plaisir et un sens de l’exaltation parce qu’il fait sincèrement quelque chose que lui, Dave Brubeck, se sent de faire. Et comme tu l’as dit dans ton histoire, Miles, « si un type te fait taper du pied, et que tu le ressens au bas de ton dos, etc., » alors Dave est le plus swing de par ta définition, Miles, parce qu’à Newport et partout ailleurs Dave a fait taper des pieds et des mains toute la salle…

Miles, ne te rappelles-tu pas que « Mingus Fingers » a été écrit en 1945 alors que j’étais un enfant, âgé de 22 ans, qui étudiait et faisait tout son possible pour écrire dans le tradition d’Ellington ? Miles, c’était il y a dix ans quand je pesais 83 kilos. Ces vêtements ont été portés et ne me vont plus. Je suis un homme ; je pèse 100 kilos ; je pense par moi-même. Je ne pense pas comme toi et musique n’est pas juste bonne à faire taper des pieds et à se trémousser. Quand et si je me sens jyeux et insouciant, j’écris ou je joue de cette manière – pareil lorsque je suis content et déprimé.

Juste parce que je joue du jazz je ne m’oublie pas. Je joue ou j’écris ce que je ressens avec le jazz. La musique est, ou était, une langue d’émotions. Si quelqu’un s’est échappé de la réalité, je ne m’attends pas à ce qu’il creuse ma musique, et je m’inquiéterais de mon écriture si une telle personne commencait à vraiment l’apprécier. Ma musique est vivante et c’est à propos des vivants et des morts, du bien et du mal. C’est furieux et pourtant réel car elle sait que c’est furieux.

Je sais que tu effectues ton retour, Miles, et je suis avec toi plus que tu ne le penses. Tu joues le plus grand Miles que je n’ai jamais entendu, et je suis persuadé que tu sais déjà que tu es l’un des plus grands stylistes du jazz en Amérique. Tu es souvent frais dans un sens créatif, et, tu te sous-estimes – de l’extérieur – de même qu’avec d’autres associés de l’art. Vraiment, Miles, je t’aime et je veux que tu saches qu’on a besoin de toi, mais tu es une personne trop importante dans le jazz pour ne pas faire attention à ce que tu dis sur les autres musiciens qui essaient de créer…

Tu te rappelles de moi, Miles ? Je suis Charles. Ouais, Mingus ! Tu étais la troisième trompette sur mon disque en Californie il y a 11 ans sur la recommandation de Lucky Thompson. Alors mollo, jeune homme…

Si tu te sens de répondre à cette lettre ouverte, Miles, il y a une chose que j’aimerais savoir concernant ce que tu as dis à Nat Hentoff à propos des morceaux que tu as enregistré ces deux dernières années. Pourquoi tu as continué d’enregistrer, session après session, alors que tu déclares maintenant ne pas les aimer à l’exception de deux LPs ? Je me demande si tu as oublié les noms de ces morceaux ; de plus, comment un vrai artiste peut permettre que toute sa musique, que lui-même n’aime pas, soit vendu au public de jazz. Ou même accepter d’être payé pour un boulot dont tu dis toi-même qu’il a été mal fait.

Bonne chance pour ton retour, Miles.

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