Lettre ouverte de Sean Penn à George W. Bush

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Cependant, je ne crois pas en une vision simpliste et incendiaire du bien et du mal.

Sean Penn, né le 17 août 1960, l’un des acteurs et réalisateurs les plus importants de ce siècle est le double lauréat de la récompense la plus convoitée du 7ème art, l’Oscar du meilleur acteur, pour deux interprétations magistrales dans Mystic River et Harvey Milk. Le comédien est aussi réputé pour ses talents de réalisateur, en témoigne Into the Wild, véritable ode à la nature.
Cette année, le cinéaste concourt pour la palme d’or avec son film The last face, prouvant une nouvelle fois ses talents de réalisateur. Homme engagé, il livre au Washington Post une lettre poignante contre l’intervention militaire des Etats-Unis en Irak.

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19 octobre 2002

Monsieur Bush,

Bonjour monsieur. Comme vous, je suis un père et un Américain. Comme vous, je me considère comme un patriote. Comme vous, j’ai été horrifié par les événements de cette année, j’ai été inquiet pour ma famille et mon pays.

Cependant, je ne crois pas en une vision simpliste et véhémente du bien et du mal. Je pense que nous vivons dans un vaste monde plein d’hommes, de femmes et d’enfants qui luttent pour manger, pour aimer, pour travailler, pour protéger leurs familles, leurs convictions et leurs rêves. Mon père, comme le vôtre, fut décoré pour service rendu pendant la Seconde guerre mondiale. Il m’a élevé avec une croyance profonde en la Constitution et en la Déclaration des droits, telles qu’elles devraient s’appliquer à tous les Américains qui se sacrifieraient pour les préserver et, par principe, à toutes personnes humaines.

Nombreuses de vos actions à ce jour ainsi que celles que vous avez proposées semblent violer chaque principe fondateur du pays que vous dirigez : l’intolérance du débat (« avec nous ou contre nous »), la marginalisation de ceux qui vous critiquent, la promotion de la peur à travers une rhétorique sans substance, la manipulation de médias conciliants, et les tentatives de votre administration pour limiter les libertés civiles, tout cela contredit l’essence même du patriotisme que vous revendiquez. Il semble que vous gouverniez au travers de privilèges prétendument héréditaires. Regardez attentivement les médias qui vous supportent le plus passionnément. Voyez la peur dans leurs yeux tandis que qu’ils vous soutiennent d’une voix forte, teintée d’un accent historiquement catastrophique de rage et de panique qu’ils font passer pour un « franc-parler virulent ». Comme nous sommes loin de comprendre ce que c’est que de tuer un homme, une femme, ou un enfant, sans compter les « dommages collatéraux » qui touchent des centaines de milliers de personnes. Votre usage des mots, « c’est un nouveau genre de guerre », est souvent accompagné d’un étrange sourire.

Exiger que l’on abandonne toutes les leçons précédentes de l’histoire pour vous suivre aveuglément dans le futur m’inquiète. Cela m’inquiète car, avec toutes vos meilleures intentions, un excèdent budgétaire a été gaspillé. Votre administration a virtuellement ignoré les soucis environnementaux les plus fondamentaux et ainsi, par conséquent, on en vient à croire que, comme vous semblez disposé à sacrifier les enfants du monde, vous seriez aussi capable de sacrifier les nôtres. Je sais que cela ne peut être votre but, ainsi je vous prie M. le président, d’écouter Gershwin, de lire des passages de Stegner, de Saroyan, et les discours de Martin Luther King. Rappelez-vous de l’Amérique. Souvenez-vous des enfants irakiens, de nos enfants, et des vôtres. Il ne peut y avoir aucune justification aux actions d’Al Qaïda. Ni aucune acceptation de la malveillance criminelle du tyran, Saddam Hussein. Pourtant, un bombardement en appel un autre, la mutilation appelle la torture, et le meurtre appel meurtre ; et ce schéma, seul un grand pays comme le nôtre peut y mettre fin. Cependant, les principes ne peuvent pas être abandonnés imprudemment ou avidement sous couvert de les préserver.

Eviter la guerre tout en garantissant la sécurité nationale n’est pas une tâche simple. Mais vous vous rappellerez que les Américains ont eu, autrefois, un léger problème de missile à Cuba. La retenue de M. Kennedy (et celle du capitaine du sous-marin nucléaire, Arkhipov) est ce à quoi il faut aspirer. Les armes de destruction massive sont clairement une menace pour le monde entier, peu importe qui les possède. Mais en tant qu’Américains, nous devons prendre en considération la chose suivante : étant donné que la possibilité que M. Hussein les détienne ne menace pas seulement notre propre pays (en fait, la technologie qu’il va lancer n’est probablement pas encore très sophistiquée), alors de nombreux pays dans sa propre région auraient de meilleures raisons que nous de s’inquiéter. Pourquoi alors les Etats-Unis, tels qu’ils sont dirigés par votre administration, font-ils partie de la petite minorité de nations prédisposées à un assaut militaire préventif en Irak ?

Pour dire cela simplement, Monsieur, réintroduisons des équipes d’inspection, pour réprimer la menace offensive. Nous gagnons du temps, nous préservons nos principes ici et à l’étranger, et nous demandons de nous même l’inventivité être être le muscle diplomatique le plus fort de la planète, peut-être même de l’histoire de la planète. La réponse viendra. Vous êtes un homme de foi, mais votre sabre menace la foi que beaucoup d’Américains ont en vous.

Je comprends à quel point être à votre place en ce moment doit être terriblement intimidant. En tant que père de deux jeunes enfants qui vivront leurs vies dans le monde tel qu’il sera affecté par les choix cruciaux d’aujourd’hui, je n’ai pas d’autre choix que de croire que vous pouvez finalement être un grand président. L’histoire vous a donné une telle destinée. Alors à nouveau, monsieur, je vous en supplie, aidez à sauver l’Amérique avant que la vôtre devienne un héritage de honte et d’horreur. Ne détruisez pas le futur de nos enfants. Nous vous soutiendrons. Vous devez nous soutenir, soutenir vos compatriotes américains, et soutenir, en fin de compte, l’humanité. Défendez-nous contre le fondamentalisme à l’étranger mais ne nous transformez pas en un pays aveugle au fondamentalisme, avec une citoyenneté diminuée par la perte de libertés civiles, une autonomie présidentielle dangereusement renforcée par des actes du Congrès, et la croyance erronée et envahissante de ce pays que sa « destinée manifeste » est d’être la police du monde. Nous savons que les Américains sont effrayés et en colère. Cependant, sacrifier des soldats américains ou des civils innocents au cours d’une attaque préventive sans précédent contre une nation souveraine pourrait bien se révéler être un remède très éphémère. D’un autre côté, si vous exploitiez et croyiez aux meilleurs de ce pays, les plus réfléchis et les plus éduqués, pour soutenir vos qualités de dirigeant pour représenter des Etats-Unis forts, vous pourriez bien triompher sur le long terme. Conduisez-nous là, M. le président, et nous serons à vos côtés.

Cordialement,

Sean Penn

( http://bit.ly/1TC5o50 ) - (Source image : Sean Penn à la première du film Milk au Castro Theatre de San Francisco, October 2008, Seher Sikandar for rehes creative, © Wikimedia Commons)
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