Lettre ouverte de Bernard Maris aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles

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BernardMaris

Les théoriciens de l’économie industrielle sont une secte, dont l’obscurantisme et le fanatisme donnent froid dans le dos.

Bernard Maris (23/9/46 – 7/1/2015), l’économiste en chef de Charlie Hebdo, à l’humour digne de cette joyeuse maison, prof d’économie rêvé, fait partie des tristes victimes des attentats du 7 janvier. Ses compétences, ses responsabilités dans la vie civile (membre du conseil scientifique d’Attac et membre du conseil général de la Banque de France), n’avaient d’égales que la singularité absolue de ses positions dans le monde uniforme et puissant des économistes : partisan de l’instauration d’un revenu d’existence universel, il militait dernièrement pour la sortie de l’euro et l’effacement d’une partie de la dette privée et publique. Journaliste, professeur, esprit curieux et ouvert, Bernard Maris était une personnalité à part, un style en soi, brillant et mordant, comme dans cette Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles. Extraits en guise d’hommage épistolaire.

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2003

L’économie est un anesthésique du même tabac que le latin à l’église, et sans doute l’économie a t’elle beaucoup gagné là où la religion a beaucoup perdu. Il y a un côté transique dans la prière commune, que l’on retrouve dans l’incantation économique à la Confiance chantée en canon dans toutes les réunions, du G7 ou d’ailleurs.

N’importe quel esprit un peu ouvert comprenait que le communisme était une « perversion de la rédemption des humbles », une hérésie religieuse, mais une religion tout de même. Point n’est besoin d’être grand clerc pour voir dans l’économie orthodoxe, la loi de l’offre et de la demande et le libéralisme idéalisé une utopie, comme le communisme, et comme lui une religion avec ses fidèles, ses papes, ses inquisiteurs, ses sectes, son rituel, son latin (les maths), ses défroqués, et peut être un jour, rêvons, son Pascal et son Chateaubriand.

La « main invisible », ruse hégélienne de la raison, raison dominant la raison des hommes, est un avatar du Saint -Esprit. Idem le marché (son autre nom) omnipotent, omniprésent et ubiquitaire, être de raison supérieure, substance immanente et principe des êtres – « vous n’êtes qu’un raisonnement coût-bénéfices » — cause transcendante créant le monde, et qui a tous les attributs de la divinité, y compris le destin : personne ne peut échapper au marché. Il existait avant vous et existera après. Dès lors il est impossible de penser l’après-économie. Voilà pourquoi la fin de l’histoire, la new economics (la fin des cycles, vieille resucée libéralisée des croyances en la croissance optimale en vigueur dans l’après-guerre) sont indissociables du libéralisme. La fin de l’histoire arrange bigrement ceux qui ont le pouvoir. La fin de l’histoire, c’est bien si je suis en haut. L’éternité du marché, qui justifie la domination de quelques dizaines de milliardaires dont la fortune équivaut au PIB cumulé des cinquante pays les plus pauvres, ressortit au principe du droit divin. Le droit du marché est le droit du plus fort. Les dictateurs ont toujours cherché à justifier démocratiquement, par 98% de oui, leur place.

Si l’économie est une religion, ce que pensent, finalement, beaucoup d’économistes ayant pignon sur colloque ou place dans les conseils du Prince (« L’économie politique est la religion de notre temps », Serge Latouche : « L’économie politique est la religion du capitalisme », Michel Aglietta et André Orléan), indiscutablement le marché, sa divinité, a une certaine allure : la Raison, le Progrès, le Bonheur, la Démocratie et autres candidats fort acceptables à l’essence éternelle sont tous contenus en lui.

Les problèmes des religions c’est qu’elles engendrent les fanatismes, les sectes (on disait, à juste titre, dans les salons de Louis XV, la « secte des physiocrates », personnages qui se signalaient par leur arrogance et la complexité de leurs discours), les héterodoxies, les papes, les gourous, l’École de Chicago est une secte, bornée à bouffer du foin, mais dangereuse et convaincante comme toutes les sectes. Les libertariens sont une secte, à peine plus sectaire que la précédente. Les chartistes sont une secte. La société du Mont-Pèlerin est une secte avec ses rites et ses cravates ornées du visage d’un douanier. Les micro-économistes sont une secte. Les théoriciens de l’économie industrielle sont une secte, dont l’obscurantisme et le fanatisme donnent froid dans le dos. Il n’est pas difficile de repérer le taliban sous l’expert, et le fou de Dieu sous le fou de l’incitation.

Il y a aussi une manière rigoriste ou désinvolte de pratiquer, en trompant son monde et allant à la confesse. Il y a les prêcheurs et les convertis. Les libéraux les plus fanatiques viennent souvent du marxisme, c’est-à-dire ont changé simplement de religion. On voit des abbés de cour, des Trissotin, des pères Duval ou des abbés Dubois, des Talleyrand qui clopinent et des chanteurs en grégorien, des beautés et bontés du marché. Mais le problème de la religion est qu’il est extrêmement difficile, lorsqu’on en a été nourri, de penser hors d’elle. […]

Au fait, les économistes… De quoi parlez-vous ? Savez-vous que lorsqu’on a compris que la « science » économique était une religion, l’économie devient passionnante ? On peut l’aborder sous l’angle de la mathématique pure — rien n’est plus respectable que le plaisir pur du chercheur, détaché des contingences mercantiles, qui produit ses théorèmes de mathématique, mais qu’il ne les baptise lois économiques, par pitié ! Sous l’angle de l’histoire des faits, de la pensée, de la philosophie économique, de la comptabilité, de la statistique descriptive… De la rhétorique — comme il est amusant, alors, d’observer les travaux de couture des uns et des autres pour emmailloter plus ou moins habilement dans de la « science » leur idéologie !

La Révolution avait coupé le cordon religieux. C’est une nouvelle ère qui s’ouvre, avec la coupure du cordon de la religion économique.

Alors, les économistes… De quoi parlez-vous ? Du Saint-Esprit ou de la valeur ?

( Bernard Maris,Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles, Le Seuil, 2003. ) - (Source image : Albin Michel)
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25 commentaires

  1. Danis Claude

    En tant qu’ancien professeur d’économie (LYON III) je ne peux que saluer la vigueur de ce pamphlet et la justesse du diagnostic… Puissent les arrogants FMI-BCE-Commission européenne l’entendre enfin et ne plus plonger les population dans la spirale infernale de l’austérité !

  2. cournol

    C’est réconfortant de savoir qu’on n’est pas seuls dans le monde des opposants au libéralisme. … que peut – on dire de plus sinon que Bernard Maris va nous manquer. Terriblement, infiniment. ..

  3. CRABOS Jean

    N’enterrons pas aussi ses idées !!!
    Bernard Maris je ne le connaissais pas pourtant avec sa voix du sud ouest sur l’antenne France Inter j’avais l’impression d’écouter un ami
    Je m’étais habitué à l’écouter ,à savourer ses critiques de la politico-économie.Celle qui a formaté de nombreux dirigeants politiques et sur laquelle malheureusement de nombreux dirigeants d’entreprises s’appuient pour bâtir leurs actions au nom de la croissance du PIB.
    Que de joutes verbales envers les économistes obscurantistes , de portraits décapants d’hommes politiques ou d’entreprises m’ont aidé à voir les choses autrement et à remettre en cause ma façon d’être un acteur économique coupé de ses valeurs et du sens profond de l’action.
    Ce n’était pas un dessinateur pourtant lui aussi avait l’art de la caricature. C’était une fine plume et un fin orateur à l’accent assumé. N’en déplaise à l’establishment du bon savoir économique.
    Je le considère comme un des plus grand économiste de sa génération .Je sais que mon avis pèse peu et je laisse ceux qui veulent s’intéresser à son parcours , ses pensées reprendre sa bio disponible sur de nombreux sites et ses écrits qu’il nous laisse.
    Il menait un combat juste pour nous aider à ouvrir les yeux .Il défendait l’écologie, voulait que nous sortions de l’engrenage consumériste pour nous aider à retrouver un sens à nos vies. C’était tout simplement un grand humaniste l’Oncle Bernard!
    L’annonce de sa mort a été un choc. Bien sur celle de l’équipe de Charlie Hebdo m’a aussi bouleversé ,j’ai commencé mon éducation d’adolescent avec harakiri et le professeur Choron.
    Après cette période de deuil j’ai profité des émissions d’hommage à son attention pour écouter , non pas sa voix religieusement ( il n’aurait pas aimé lol!) mais ses mots , sa force comme maitre à penser pour le futur.
    Je me suis jamais caché d’être un défenseur de la pensée de Bernard Maris mais cette période douloureuse m’a fait prendre conscience que je me cachais ,m’abritais derrière son combat.
    Bernard Maris condamnait cette course au profit déconnectée de l’environnement et des hommes, rappelait sans cesse que les politiques économiques basées sur uniquement sur la croissance de la consommation étaient inacceptables . Je souris en pensant à ses tirades pour expliquer dans un langage compréhensible par tous le ridicule des composantes du PIB et de leurs conséquences soit disant positives sur le fameux indice , forme de graal pour les économistes. La pollution , un incendie , la vente d’armes ……créent de l’activité (et pas forcément de la valeur ) et font grimper le PIB ….alors tout va bien ! se moquait celui qui se déplaçait à vélo en avouant que ce n’était pas bon pour le « PIB » mais bon pour l’environnement et sa santé.

    Je suis un dirigeant d’entreprise .Parler de décroissance ou plus économiquement correct de croissance modérée , réorientée n’est pas toujours bien vu dans les cercles de l’entreprise. Pourtant je reste persuadé que nous devons construire nos entreprises en marchant dans les pas de Bernard Maris et en orientant nos indicateurs vers l’homme , tout simplement vers nous , nos enfants

    Voilà Bernard ,
    C’est comme si je t’avais un peu parlé , ça fait du bien !
    Tu vas me manquer ! Rigole bien avec tes potes là haut ! Tu nous as éclairé le chemin du bon sens et savoir être , à nous d’être à la hauteur.
    Et cette fois, je ferai ma part! pour reprendre l’anecdote du colibri de Pierre Rabhi un autre maitre à penser …..

    Adishatz Bernard
    Jean

  4. alta

    Un bonhomme bien sympathique, drôle et érudit, j’ai lu de ses livres et de ses articles dans Charlie. Ses caricatures de personnalités françaises et articles sur 2 de ses blogs mériteraient d’en faire livre de compilation.

  5. Agate Lasauce

    A lire et relire son « AntiManuel d’économie » accessible à tous. J’ajoute qui faut voir ce qu’il y a derrière la secte, avec le « marché » rendu équivalent (par les journalistes) aux « investisseurs », mais pas n’importe lesquels. Quand on parle d’investisseurs en question, il ne faut pas imaginer que ce sont quelques petits porteurs d’actions, il s’agit de gens qui ont sur des entreprises un paquet d’action qui représente un pourcentage non négligeable du total (au moins 5 ou 10%), il s’agit donc de milliardaires qui font « travailler » leur argent pour en avoir plus. L’un d’eux s’est dévoilé à de nombreuses reprises : Warren Buffet disant que sa classe (des gens très riche) était actrice de la lutte des classes, que sa classe était en train de GAGNER cette lutte ; il a aussi demandé au gouvernement de États-Unis de payer plus d’impôt (montrant que certains de ses employés payait un pourcentage supérieur de leur revenu), rajoutant que c’était sans risque pour l’économie du pays ; selon moi, Warren Buffet nous a indiqué que ce n’était pas GAGNE, qu’il fallait lâcher du lest, pour que la classe moyenne ne se rebiffe pas jusqu’à devenir révolutionnaire en s’appauvrissant.

  6. Obers

    il me semblait bien aussi que le truc de la main invisible là, c’était pas bien rationnel, et que nous, par contre nous étions pas « rationalisables »… me sens moins seule, c’est malin, il est plus là.

  7. THAL

    Des Bernard Maris, il n’y en a pas beaucoup, malheureusement. Mais peut-être que le fait qu’il ait disparu si tragiquement va provoquer une prise de conscience chez certains, particulièrement ceux qui ne l’écoutaient pas .

  8. meunier.jean@orange.fr

    Merci pour cette vision clairvoyante. Les économistes me font penser aux médecins de Molière « postea saignare ensuita purgare ». Leur jargon calculé ressemble à cela.

  9. Masson Françoise

    Merci à vous M.Maris : j’appréciais beaucoup vos interventions dans l’émission « C’est dans l’air » sur la 5 et merci à vous tous qui avez participé à cet hommage épistolaire riche de reconnaissance et de références. En plus des vos analyses, votre visage si doux incarnant la bonté même me manque cher Bernard Maris. Et ce n’est pas de l’idolâtrie ! 😉

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