Lettre ouverte de Russell Brand sur Amy Winehouse 

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Elle était une putain de génie.

Amy Winehouse (14 septembre 1983 – 23 juillet 2011), l’une des grandes divas de la soul, s’est éteinte, comme tant d’autres musiciens talentueux, à l’âge fatidique de 27 ans. Sa disparition a causé l’émoi de biens des célébrités lui ayant été plus ou moins proches. Russell Brand, personnalité composite des médias anglais, est de celles-là. Dans cette lettre ouverte, qu’il a sobrement intitulé « Pour Amy », il revient sur sa rencontre avec la jeune chanteuse et s’indigne contre le regard actuel de nos sociétés sur les alcooliques, junkies et drogués en tous genre. Un témoignage original sur le mythe Winehouse.

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24 juillet 2011

Pour Amy

Quand vous aimez quelqu’un qui souffre de la maladie d’addiction, vous attendez un coup de fil. Il y aura un coup de fil. Votre sincère espoir consiste à espérer que l’appel vienne des drogués eux-mêmes, vous disant qu’ils en ont assez, qu’ils sont prêts à arrêter et à essayer quelque chose de nouveau. Bien sûr, vous craignez un autre appel, la triste plainte nocturne d’un ami ou parent vous annonçant que c’est trop tard, qu’elle est partie.

Malheureusement, ça n’est pas un appel que vous pouvez passer vous-même, vous le recevez. Il est impossible d’intervenir.

Cela fait des années que je connais Amy Winehouse. Lorsque je l’ai rencontrée pour la première fois aux alentours de Camden elle n’était qu’une crétine en veste de satin rose trainant dans les bars avec des amis communs, dont la plupart étaient des membres de groupes Indie cools ou d’autres figures satellites de Camden, se complaisant à construire leurs vies sur un charisme inopérant. Carl Barrat me disait que « Winehouse » (comme j’aimais à l’appeler d’ordinaire, parce que ça a quelque chose de drôle d’appeler une fille par son nom de famille) était une chanteuse de Jazz, ce qui me parut comme relativement étrange au milieu de cette foule. Pour moi qui avait une connaissance musicale limitée, ce fait plaçait Amy au-delà d’une frontière invisible d’intérêt : « Chanteuse de Jazz ? Elle doit être une espèce d’excentrique » pensai-je. J’ai tout de même discuté avec elle, c’était, après tout, une fille et elle avait quelque chose de curieux et de doux, et, bien avant cela, quelque chose de vulnérable.

Je venais à peine de sortir de cure de désintoxication et cherchais avidement des femmes moins compliquées ; j’ai donc à peine réfléchi sur le fait désormais évident que Winehouse et moi partagions un même problème, la maladie des drogués. Tous les drogués, indépendamment de leur statut social partagent un symptôme cohérent et évident : ils ne sont jamais vraiment présents lorsque vous leur adressez la parole. Ils communiquent avec vous à travers un voile à peine perceptible mais néanmoins indéniable. […] Ils vous donnent l’impression qu’ils viennent d’ailleurs et qu’ils regardent au travers de vous cet ailleurs où ils devraient être. Et bien sûr qu’ils viennent de cet ailleurs-là. La priorité de tout drogué est d’anesthésier sa douleur de vivre pour faciliter le passage du jour en monnayant son apaisement.

De temps en temps je tombais sur Amy alors qu’elle était dans une bonne phase : nous pouvions donc rire et parler un peu. C’était « un personnage » mais le monde était criblé de semi-arnaqueurs dopés, dont je faisais partie ; même après mon premier rétablissement je me maintenais à flot en m’accrochant aux corps d’autres, comme Winehouse, mais étant donnée sa douce excentricité je ne m’y suis pas particulièrement adonné.

Ensuite, elle devint extrêmement célèbre et je fus heureux de la voir reconnue. Comme je n’avais jamais assisté à son travail, qui n’avait rien du jazz des années cinquante, je fus largement décontenancé et me demandais comment une « chanteuse de jazz » pouvait avoir acquis une telle notoriété sur la scène culturelle. Je n’étais pas assez curieux pour entreprendre quelque chose d’aussi extrême que d’écouter sa musique ou d’aller à l’un de ses concerts : j’étais devenu célèbre moi-même à cette époque et mes propres activités occupaient tout mon temps. C’est seulement sur un coup de chance, lorsque je suis allé voir un concert de Paul Weller à la Roundhouse que j’ai pu la voir en live.

J’étais arrivé tard et je me faufilais vers le parterre à travers un amas de sourires et de verres en plastique lorsque j’ai entendu l’ondoiement, l’écho d’une voix féminine. En entrant dans la salle, j’ai vu Amy sur la scène accompagnée de Weller et de son groupe ; et là vint l’émerveillement. L’émerveillement qui vous saisit lorsque vous vous trouvez face à un génie. Curieusement, de sa silhouette délicate sortait cette voix, une voix qui ne semblait pas venir d’elle mais d’ailleurs, au delà même de celles de Billie et d’Ella, de la source de toute grandeur. Une voix qui était remplie d’une telle puissance et d’une telle douleur qu’elle était entièrement humaine et divine à la fois. Mes oreilles, ma bouche, mon cœur et mon esprit s’ouvrirent tous instantanément. Winehouse. Winehouse ? Winehouse ! Cette andouille, tout faite d’eyeliner et de bière blonde, dont la démarche était hésitante sur Chalk Farm Road sous sa coiffure ramenée en arrière ; ces lèvres que j’avais toujours vues serrant un clope de poissonnière et proférant des calamités étaient désormais l’antre de ce son sacré. Elle n’était pas seulement une ambitieuse malchanceuse, ni une crétine supplémentaire trop soûle pour parvenir à ses fins, pas plus qu’elle était une chanteuse de trois-francs-six-sous se contentant de ses cinquante minutes de scène. Elle était une putain de génie.

Idiot superficiel que je suis, je la vis alors sous une autre lumière, la lumière qui irradiait du ciel lorsqu’elle chantait. Elle remonta dans mon estime et une nouvelle phase de notre amitié commença. Elle vint à quelques unes de mes émissions télés et de radio, je continuais de la voir mais la considérais maintenant avec un peu plus d’intérêt. Quoique en public, Amy fut de plus en plus caractérisée par son addiction. Nos médias étant plus intéressés par la tragédie que par le talent, la presse commença par louer son talent pour préférer finalement chroniquer sa chute. Les relations personnelles destructrices, les chaussons de ballet tachés de sang, les concerts avortés, cette furie de Youtube autour de l’affaire des bébés souris. Dans la perception publique, ces cancans éphémères remplacèrent son intemporel talent. Ca et ses manières, lors de nos rencontres occasionnelles, m’en dit long sur la gravité de son cas. La dépendance est une maladie sérieuse, amenée à se terminer avec la prison, les institutions psychiques ou la mort. J’avais 27 ans lorsque grâce à l’amitié et l’aide de Chip Somers, du centre de traitement Focus 12, je me suis remis ; grâce à Focus j’ai intégré des clubs pour les dépendants de drogues ou d’alcool qui sont très facile à trouver, ouverts à quiconque ayant le désir d’arrêter de boire et sans lesquels je ne serais pas en vie.

Maintenant Amy Winehouse est morte, comme beaucoup d’autres dont les morts ont été rétrospectivement rendues romantiques, à 27 ans. Que cette tragédie ait été évitable ou non n’est plus d’actualité. Ce n’est plus évitable maintenant. Nous avons perdu une femme belle et talentueuse à cause de cette maladie. Tous les drogués n’ont pas l’incroyable talent d’Amy. Ou celui de Kurt, de Jimi et de Janis, certains n’ont que la détresse. Tout ce que nous pouvons faire, c’est adapter notre vision de cet état, n’y voyant ni un crime ou un semblant de romantisme mais une maladie qui tuera. Il nous faut revoir la façon dont la société traite les drogués, qui ne doivent pas être vus comme de criminels mais comme des malades qui ont besoin d’aide. Nous devons nous préoccuper de la manière qu’a notre gouvernement de financer la réhabilitation sociale. Cela coûte moins cher de réintégrer un drogué que de l’envoyer en prison : l’incrimination ne fait même pas sens sur le plan économique. Tout le monde ne connait pas une personne avec l’incroyable talent d’Amy mais nous connaissons tous des alcoolos ou des junkies autour de nous qui ont besoin d’aide et cette aide n’est pas là. Tout ce qu’ils doivent faire est d’attraper leur téléphone et de passer un coup de fil. Ou pas. Quoiqu’il en soit, il y aura un coup de fil.

 

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6 commentaires

  1. doudou Mariolo

    belle lettre pour moi il manque un nom avant tous les jeunes cités mort trop jeunes et dans « la vase » la grande Edth Piaf qui était de par son vécu proche et en âme sœur avec ces rockeurs !

    Amusicalement vôtre

    doudou mariolo Saltimbanque !

  2. Gilles Théberge

    Il dit «Tous les drogués, indépendamment de leur statut social partagent un symptôme cohérent et évident : ils ne sont jamais vraiment présents lorsque vous leur adressez la parole. Ils communiquent avec vous à travers un voile à peine perceptible mais néanmoins indéniable. […] Ils vous donnent l’impression qu’ils viennent d’ailleurs et qu’ils regardent au travers de vous cet ailleurs où ils devraient être. Et bien sûr qu’ils viennent de cet ailleurs-là. La priorité de tout drogué est d’anesthésier sa douleur de vivre pour faciliter le passage du jour en monnayant son apaisement.»…

    Ainsi sa propre lettre j’imagine!

  3. achilleParmentier

    …je me suis fait la meme reflexion..quand j’étais ado… j’etais fan de Fitzgerald et Hollidays (et Franklin dans un autre registre)et puis quand j’ai decouvert Whinehouse ,je me suis dit que sa voix etait encore plus envoutante que ces deux stars,plus jazz…et puis surtout que ce gars reconnaissait qu’elle etait une chanteuse de jazz…et non pas de soul ou de rythm and blues comme la plupart des journalistes l’ecrivent…combien d’articles j’ai lu titrant » la reine de la soul est morte » la comparant meme a Aretha Franklin…non par sa personnalité , son style et son destin je la trouve proche de billie Holliday et Janis Joplin…et quel talent .

  4. Kader Messabihi

    ces drogués sont recupérables. généralement ces des gens sympathiques intelligents instruits gentils éduqués.on peut leur tendre la main pour les soigner et les aider à s en sortir..LA reinsertion est possible.POUR ne pas regretter aprés .c est une tragédie humaine qu on peut éviter ou du moins la réduire.

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