Lettre de Paul Cézanne à Emile Bernard

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CézanneBernard

Je me suis juré de mourir en peignant.

Paul Cézanne (19 janvier 1839 – 2 octobre 1906) fut le père des peintres impressionnistes français et à l’origine d’une révolution picturale qui allait attendre jusqu’à Picasso et Matisse et bouleverser l’art occidental. Personnage solitaire et frustre, moqué par son ami de jeunesse Emile Zola dans L’Œuvre, il était un travailleur forcené, entièrement voué à sa création, malgré son époque qui le reniait. En témoigne cette lettre au seuil de la mort où la peinture l’obsède encore et toujours.

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21 septembre 1906

Mon cher Bernard,

Je me trouve en un tel état de troubles cérébraux, dans un trouble si grand, que j’ai craint à un moment que ma frêle raison y passât. Après les terribles chaleurs que nous venons de subir, une température plus clémente a ramené dans nos esprits un peu de calme, et ce n’était pas trop tôt ; maintenant il me semble que je vois mieux et que je pense plus juste dans l’orientation de mes études. Arriverai-je au but tant cherché et si longtemps poursuivi ? Je le souhaite, mais tant qu’il n’est pas atteint, un vague état de malaise subsiste, qui ne pourra disparaître qu’après que j’aurai atteint le port, soit avoir réalisé quelque chose en développant mieux que par le passé, et par là même devenant probant de théories, qui, elles, sont toujours faciles ; il n’y a que la preuve à faire de ce qu’on pense qui présente de sérieux obstacles. Je continue donc mes études.

Mais je viens de relire votre lettre, et je vois que je réponds toujours à côté. Vous voudrez bien m’en excuser ; c’est, je vous l’ai dit, cette constante préoccupation du but à atteindre, qui en est la cause.

J’étudie toujours sur nature, et il me semble que je fais de lents progrès. Je vous aurais voulu auprès de moi, car la solitude pèse toujours un peu. Mais je suis vieux, malade, et je me suis juré de mourir en peignant, plutôt que de sombrer dans le gâtisme avilissant qui menace les vieillards qui se laissent dominer [par] des passions abrutissantes pour leurs sens.

Si j’ai le plaisir de me trouver un jour avec vous, nous pourrons mieux, de vive voix, nous expliquer. Vous m’excuserez de revenir sans cesse au même point ; mais je crois au développement logique de ce que nous voyons et ressentons par l’étude sur nature, quitte à me préoccuper des procédés ensuite ; les procédés n’étant pour nous que de simples moyens pour arriver à faire sentir au public ce que nous ressentons nous-mêmes et à nous faire agréer. Les grands que nous admirons ne doivent avoir fait que ça.

Un bon souvenir de l’entêté macrobite qui vous serre cordialement la main.

Paul Cézanne

( Paul Cézanne, Correspondance, recueillie, annotée et préfacée par John Rewald, Paris, Bernard Grasset, 2006 ) - (Source image : Portrait of Paul Cézanne, circa 1861, © Wikimedia Kommons / Emile Bernard when painting, circa 1887, © Wikimedia Kommons.)
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Lettre de Van Gogh à Paul Gauguin : « Nous donnons nos vies pour une génération de peintres qui durera encore longtemps. »

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5 commentaires

  1. Lluis

    Je suis ému aussi par l’humilité dans laquelle il s’exprime. Une vrai leçon pour tant d’autres.

    Je souligne « Les procédés n’étant pour nous que de simples moyens pour arriver à faire sentir au public ce que nous ressentons nous-mêmes et à nous faire agréer. Les grands que nous admirons ne doivent avoir fait que ça. »

  2. Genitrix

    Quelle splendeur, ces modestes poires, et cette cruche de grès luisant, on en mangerait ! Mais ce bon Cézanne est-il vraiment le « père des impressionnistes » ? Il serait plutôt leur « fils », ayant vécu et peint après la plupart d’entre eux, même si Renoir et Monet lui ont survécu. Il fut d’ailleurs l’élève (et non le maître) de Pissaro, mort en 1903. Sa peinture, composée d’aplats de couleurs bien distincts, en fait plutôt, avec Gauguin, un précurseur des « fauves », tels Derain ou Matisse. Voulant ensuite traduire la nature « par le cylindre, le cône et la sphère », Cézanne passe aussi pour le premier des « pré-cubistes », d’ailleurs reconnu pour cela par Picasso. Quant à Emile Bernard, il fut « pointilliste » puis « cloisonniste », peignant entre cloisons, à la manière du vitrail. Ami de Van Gogh et Gauguin, il fréquenta avec ce dernier l’école de Pont-Aven. J’ai hâte de visiter son expo actuelle au musée de l’Orangerie, car ce grand artiste me paraît avoir été un peu effacé derrière la gloire posthume de ses amis.

  3. Carmen Langlois

    Cézanne est « présent » en ce moment au MBA de Montréal. Van Gogh, bien d’ autres aussi. Après 2 visites, j’ y retournerai une ou 2 fois encore. Une de ces natures mortes de poires et pommes me touche particulièrement. Mystère qui ne demande pas à être éclairci.

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