Lettre de Paul Claudel à Rosalie Lintner

3

min

Paul_Claudel

Nous avons fait ce temps ensemble et ensuite il t’a inspiré héroïquement de me quitter.

Paul Claudel (6 août 1868 – 23 février 1955), dramaturge, poète et romancier phare du XXe siècle, d’un lyrisme puissant où s’exprime son christianisme exalté, a connu les affres de l’amour tragique. Il a vécu une passion sublime pour sa compagne et muse absolue Rosalie Lintner. Suite à une séparation temporaire, il apprend qu’elle aime quelqu’un d’autre et en devient fou de douleur : dans ces circonstances dramatiques, Claudel commence à écrire Le Partage de Midi , où le personnage d’Ysé s’appuie sur le modèle de Rosalie. Dans cette lettre, entre hommage à la femme et à la religion, Claudel livre sa douleur et ses questions sur l’événement le plus bouleversant de son existence.

A-A+

15-16 février 1918

Combien je suis heureux de ce que tu me dis, que tu n’as pas connu l’homme dont tu me parles pendant que tu étais enceinte. C’était une de mes pires souffrances. Penser que la personne qu’on aime tellement qu’elle est dépositaire de votre âme, qu’elle est à peine différente de vous, repose entre les bras d’un autre et lui dit qu’elle l’aime, c’est déjà une affreuse souffrance, mais qu’en même temps elle fait participer l’enfant qu’elle a de vous en elle à cette horrible trahison, c’était plus que je ne pouvais supporter. Maintenant je comprends tout, et que tu as agi noblement suivant ce que tu croyais le mieux, et, en tous cas que tu m’as sauvé en te séparant de moi, ce que de mon côté je n’aurais jamais eu la force de faire. De cela Dieu te tiendra compte.  […]

Il ne faut pas m’en vouloir, ma chère Rozie, il ne faut pas cesser de m’aimer parce que je suis si méchant et cruel et égoïste, il faut m’aimer davantage, et précisément à cause de cela. […]

Pourquoi dites-vous que je n’ai vu en vous qu’un superbe animal, ma chérie ? j’ai passé toute la nuit à vous expliquer pourquoi je vous ai aimée, et je me suis aperçu que je ne pouvais pas vous le dire parce que c’est indicible et parce que je ne sais pas. Je sais seulement que quand je vous ai revue à Canton, il y a eu cette espèce de paralysie et d’engourdissement de toutes mes facultés et cette espèce d’agonie, et un besoin de vous immense, profond, irrésistible, désespéré, bien au delà de votre corps et de votre visage. Croyez-moi ou non, mais à ce moment il n’y avait rien de sensuel dans la manière dont je vous aimais. […]

Pendant ces deux années dont vous parlez, bien souvent la nuit quand tout faisait silence, il me semblait entendre un cri, votre voix qui m’appelait, et alors je me disais que ce n’était pas vrai, et que vous m’aviez oublié, et cependant je priais désespérément pour vous. […] J’ai toujours pensé que la femme est le symbole visible de l’âme, et qu’il y a une mystérieuse parenté entre sa forme physique et notre personnalité spirituelle, qu’elle est quelque chose de nous-même qui dort et qui s’éveille quand nous la saisissons entre nos bras, et qui nous regarde avec ces yeux dont nous voyons qu’ils nous voient. […]

16/2

Ici suivaient cinq pages de divagations mystiques que j’ai déchirées. Je t’y parlais de ma conversion, de cette révélation de Dieu que j’avais eue à 18 ans, non pas comme quelque chose de grand et d’imposant, mais au contraire d’infiniment faible devant nous, et d’innocent, et de désarmé, de ce sentiment que j’avais eu de l’Amour qui est le seul devoir et la seule réalité, et plus tard de l’essai que j’avais fait d’entrer chez les Bénédictins de Ligugé, de la sensation cruelle que j’avais eue que Dieu me repoussait de cette maison, de mon épuisement après ce grand effort que j’avais fait, et alors de ta rencontre sur le bateau ! Et maintenant je m’aperçois avec quelle joie ! que cette rencontre n’était pas seulement pour notre malheur à tous deux, mais pour notre bonheur et notre salut réciproque ! Je ne me croyais pas loin d’être un saint à ce moment, et je m’aperçois qu’en réalité j’étais si dur, si orgueilleux, si étroit, si égoïste, si peu charitable, si malveillant ! Je me souviens de la manière dont je me suis comporté avant de te connaître à l’égard d’un certain nombre de personnes, si emportée, si violente, si peu honorable même. C’est cela qui a déplu à Dieu plus que tout le reste, et c’est pour cela qu’il a voulu que je sache ce que c’est que d’aimer une autre créature humaine, de lui être complètement livré, ce qu’on peut souffrir par elle et quel pouvoir cela a sur vous.

Nous avons fait ce temps ensemble et ensuite il t’a inspiré héroïquement de me quitter. […]

( ) - (Source image : Paul Claudel, French poet, playwright, and diplomat, 21 September 1929, Library of Congress © Creative Commons)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

Lettre de Camille Claudel à son frère Paul : « Je t’avais fait promettre de t’occuper de moi. »

Lettre d’Elsa Triolet à Louis Aragon : « Je te reproche de vivre depuis trente-cinq ans comme si tu avais à courir pour éteindre un feu. »

Apollinaire à Lou : « L’amour m’abaisse et m’exalte tour à tour si bas et si haut que je me demande si j’ai vraiment aimé jusqu’ici. »

les articles similaires :

4 commentaires

  1. Prudi

    Belle lettre, sans doute, mais ce qui compte le plus, c’est ce que cet amour à la fois brûlant et dérisoire à inspiré, Partage de Midi. Je me souviens de Jean- Louis Barrault, d’Edwige Feuillère, de Pierre Brasseur dans les principaux rôles, de cette ardente prose lyrique. Sublime,

  2. Chérif Lamin

    C’est une lettre qui porte à plaindre, à compatir même. D’ ou’ on ressent l’ état d’avilissement d’un amoureux dévoué pour une Resalie avérée méchante et cruelle, d’avoir allée jusqu’à la duperie. L’amour d’un seul tiers finit toujours par des séparations tristes malveillantes. Dire que la femme est le symbole visible de l’âme. C’est trop dit. Il est mieux de croire comme il est dit ( la femme est la sœur du diable).

  3. HERRERA EVELYNE

    Paul Claudel dit que Dieu a voulu qu’il sache ce que c’était que de souffrir, puisque d’après lui il a été
    dur, orgueilleux, égoïste, peu charitable et même malveillant (que de défauts…) et n’oublions pas qu’il a fait enfermer sa soeur Camille (à la demande de leur mère) dans un hospice où elle-même a beaucoup souffert jusqu’à sa mort ( trente ans environ d’internement…) quelle souffrance !

  4. RAFFARIN Marie-Josée

    Nous parlons bien, en ce lieu, de Paul Claudel, le frère de Camille ???…
    Qu’il expie, par delà la tombe, ce qu’il a fait à sa soeur…
    Un homme de plume, c’était tellement mieux qu’une femme au burin !!! …Mais il est vrai qu’à d’autres temps, d’autres moeurs !!!
    Que les ancêtres de Mr Rodin expient également pour tout ce que Camille a donné et offert EN ART !!!….

Laisser un commentaire

Vous devez être pour laisser un commentaire.