« Lettre », poème de Paul Verlaine

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Et le temps que l’on perd à lire une missive N’aura jamais valu la peine qu’on l’écrive.

Si les lettres recèlent de trésors, et que parfois un poème s’y glisse, le contraire se produit aussi. Verlaine (30 mars 1844 – 8 janvier 1896), virtuose de la poésie symboliste, poète maudit, chantre aux vers colorés et musicaux, publie dans son recueil des Fêtes Galantes une pièce intitulée « Lettre », preuve qu’entre la poésie et l’épistolaire, les correspondances sont multiples et fécondes. 

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1869

Éloigné de vos yeux, Madame, par des soins

Impérieux (j’en prends tous les dieux à témoins),

Je languis et je meurs, comme c’est ma coutume

En pareil cas, et vais, le cœur plein d’amertume,

À travers des soucis où votre ombre me suit,

Le jour dans mes pensées, dans mes rêves la nuit,

Et la nuit et le jour, adorable Madame !

Si bien qu’enfin, mon corps faisant place à mon âme,

Je deviendrai fantôme à mon tour aussi, moi,

Et qu’alors, et parmi le lamentable émoi

Des enlacements vains et des désirs sans nombre,

Mon ombre se fondra pour jamais en votre ombre.

En attendant, je suis, très chère, ton valet.

Tout se comporte-t-il là-bas comme il te plaît,

Ta perruche, ton chat, ton chien ? La compagnie

Est-elle toujours belle, et cette Silvanie

Dont j’eusse aimé l’œil noir si le tien n’était bleu,

Et qui parfois me fit des signes, palsambleu !

Te sert-elle toujours de douce confidente ?

Or, Madame, un projet impatient me hante

De conquérir le monde et tous ses trésors pour

Mettre à vos pieds ce gage – indigne – d’un amour

Égal à toutes les flammes les plus célèbres

Qui des grands cœurs aient fait resplendir les ténèbres.

Cléopâtre fut moins aimée, oui, sur ma foi !

Par Marc-Antoine et par César que vous par moi,

N’en doutez pas, Madame, et je saurai combattre

Comme César pour un sourire, ô Cléopâtre,

Et comme Antoine fuir au seul prix d’un baiser.

Sur ce, très chère, adieu. Car voilà trop causer,

Et le temps que l’on perd à lire une missive

N’aura jamais valu la peine qu’on l’écrive.

( Paul Verlaine, Fêtes galantes [1869] ) - (Source image : Portrait photographique de Paul Verlaine, détail [Paris, 1893] par Otto Weneger © domaine public)
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