Lettre d’Elsa Wolinski à son père

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Wolinski

J’ai peur que t’aies eu peur, j’ai peur que t’aies eu mal.

Tragiquement disparu lors des attentats contre Charlie Hebdo, le dessinateur de presse Georges Wolinski (28 juin 1934 – 7 janvier 2015) laisse derrière lui une famille et des proches dévastés, comme en témoigne cette lettre bouleversante de sa fille, Elsa, véritable déclaration d’amour et hommage à ce père trop tôt disparu.

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14 janvier 2015

Papa, t’es là ? Tu m’entends ?

Si t’es là, fais-moi signe… Envoie-moi un dessin.

Bon, ben, tu m’entends pas, je m’en doutais un peu.

Depuis que t’es mort, je me dis que tu dois enfin savoir si Dieu existe.

Tout le monde t’imagine dans le ciel, avec des filles à poil, en train de te marrer. Mais, moi, je sais ce que tu fais. T’as dû demander un stylo pour te dessiner une table, des feuilles et une lampe. Et puis, maintenant, tu te dessines un double de maman pour qu’elle soit avec toi, même là-haut. Ah, et puis tu t’es fait un lit pour ta sieste. C’est sacré, la sieste chez Wolinski.

Tu sais, je dors dans ton lit. J’ai d’ailleurs dû asperger ta chambre de mon parfum, ça sentait trop toi. C’est bizarre de me coucher à ta place. Mais je suis bien avec toi, là, dans tes draps. Maman t’avait offert un pantalon, t’as pas eu le temps de le mettre. Au fait, papa, j’en profite, est-ce que je peux te piquer tes pulls en cachemire ?

Papa, le journal ELLE m’a demandé de t’écrire une lettre, mais j’ai pas le temps. Le téléphone n’arrête pas de sonner, et je dois m’occuper de maman. Tu sais, elle s’en sort bien. Elle est très belle, comme à son habitude. Mes sœurs sont là aussi. On se serre les coudes. Et puis, on a des rendez-vous bizarres au 36, quai des Orfèvres pour récupérer tes affaires. J’avais l’impression d’être dans nos fameux polars qu’on aimait tant tous les deux. Et puis, aux pompes funèbres, pour te choisir une urne et un bout de terrain. On n’y pense pas, mais c’est plus difficile de choisir une urne qu’une paire de chaussures Prada. J’aimerais bien garder l’urne avec moi, je te baladerais dans mon sac, je te mettrais à côté de mon lit.

Papa, je me pose la question. Est-ce que t’as souffert ? Parce que c’est ça qui m’angoisse, tu sais. J’ai peur que t’aies eu peur, j’ai peur que t’aies eu mal. Mais ils ne t’ont touché qu’à la poitrine, alors, les bobos, on les voit pas.

T’es beau, tu sais, avec ce drap blanc qui t’enveloppe. T’as même l’air heureux. J’ose pas trop m’approcher, tu m’en veux pas ?

Je voudrais être capable de t’embrasser pour la dernière fois, mais j’y arrive pas. J’ai demandé à la dame de l’Institut médico-légal si on pouvait t’empailler mais elle m’a dit que c’était pas possible.

Papa, on dirait que tu dors.

Mais tu dors pas, t’es mort.

Pour dehors, Wolinski est vivant.

Mais, pour moi, t’es plus là.

Elsa a perdu son papa.

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43 commentaires

  1. flecksteinc@gmail.com

    C’ est vous lui parler c est qu ‘il est encore là …. comme vous l avez dit votre papa est mort mais pas wolinski…. j aimerai partager une belle lecture que je fais en ce moment funeste , » l’ Oubli roman de Frederika Amalia Finkelstein. » et cet extrait …. j éprouve un léger haut le coeur ; il faut purifier son cerveau des horreurs qui le parsème….. » n ayez plus peurs..aller dans vos émotions qui vous traverse et peut être faire comme lui les dessiner…

  2. Eric Brissaud

    J’ai connu ton père , j’étais môme , plein de fougue, de vie de passion, c’était sur les plateaux de  » Droit de Réponse  » de mon plus vieille ami Michel Polac.Ton père était une belle âme , j’ai grandis aussi de ses dessins, me comprends ta peine, et la partage…

  3. Thierry LEBRUN

    Courage, Elsa ! C’est très beau, très pur, ce que vous avez écrit là ! Que sont les mots quand les émotions affleurent ! Je vous envoie plein d’ondes positives mais silencieuses de mon univers belge. Bien cordialement !

  4. Dou

    Elsa, moi aussi, j’ai perdu mon père (maladie), il y a déjà 7 ans, pas dans les mêmes conditions que ton père…mais la perte est la même. Les mots ne sont jamais assez forts pour exprimer notre plus profond chagrin, alors je ne peux te souhaiter que beaucoup de courage. Je t’embrasse très fort.

  5. duchatel

    quel beau texte qui m’a arraché des larmes
    pas une seule parole haineuse comme se le permettre certain
    vous êtes la digne fille de votre père
    courage à tout votre famille ,à nous tous de prendre la relève et continuer un combat dans le respect des droits de l’homme ,de la Liberté de l’ Egalité et de la Fraternité
    Comme Thierry je vis en Belgique

  6. Berbard Cayet

    Bonsoir Elsa, votre père est en vous, je pense que la vie après la mort est là, vivez aussi pour lui. Je pleure devant tant d’amour, c »est peut-être le plus bel amour, le plus pur, le plus logique, le plus fort aussi. Mes larmes sont chaudes, vous me réchauffez le cœur, soyez heureuse, vous n(êtes pas seule.

  7. omid

    Elsa,
    Vous êtes formidable et votre père n’a pas abandonné sa fille ni votre mère, soyez-en assurée.
    Il s’est effacé pour ne plus vous faire d’ombre et vous laisser briller à votre tour car vous devez êtes une fille en or pour pouvoir vous exprimer de la sorte.
    Vos quelques lignes m’ont déchiré encore un peu plus et des larmes ont jailli sur mon visage dejà dévasté par les secousses du 7, 8 et 9 janvier qui ont dépassé les limites de l’échelle de Richter. La Terre a tremblé et on sent encore des vibrations…
    Pourvu que ça s’arrête.
    Votre candeur n’a pas d’égal :
    pourvu qu’elle se répande telle une épidémie et qu’elle apaise les esprits désorientés.
    Votre père répondra certainement à votre lettre d’Amour et il s’appliquera en vous faisant sa rubrique dédicacée dans un journal célèbre.
    Alors gardez Espoir.
    Bien confraternellement.
    Omid

  8. stephane Licata

    Courage ma fille, le plus dur est avenir, ne plus le voir, le sentir dans tes bras, attendre qu’il pousse la porte de la maison, dont tu sais qu’elle ne s’ ouvrira plus par lui…sois forte, »tu as une belle ,est grande famille. …. mes pensées t’accompagne. .steph. .

  9. Michell

    Elsa quel touchant message à ton papa, crois-moi tu as la chance d’avoir eu un papa sensationnel , tu es très courageuse, car j’ai eu la même peine à la perte de mon papa en 1988 par contre je n’ai pas eu ton courage, la maison n’ était plus la même , tout les jours il est là et pour les cendres ma chère Elsa, j’ai eu le chagrin de perdre l’ homme de ma vie de 30 ans d’ un amour fou, j’ai réussi à récupérer des cendres, il y en a dans mon massif de fleurs- dans ma chambre – ma voiture il est toujours avec moi et cela me rassure , je sais que tu me comprendras si tu peux en faire autant je te le conseille, ne culpabilises pas moi non plus je n’ai pas voulu le voir une dernière fois ….Courage à toi et ta famille ….Je me permets de t’embrasser et saches que ton papa et la bande de Charlie resteront dans nos coeurs …….

  10. christian lami

    bonjour Elsa parler de lui (votre papa) toujours, pour ne pas l’oublier et pour que le monde n’oublie pas ce qu’il était et les valeurs qu’il défendait, pour montrer à tous les extrémistes qu’ils ont fait disparaitre un corps mais qu’ils ne feront jamais disparaitre son esprit et toutes les valeurs qu’il portait ! avec mes plus respectueux sentiments

  11. Daniel Gambade

    Merci Elsa de cette simplicité qui nous ramène à la réalité et nous déconnecte de tous ces
    bavardages politico-médiatiques qui nous intéressent de moins en moins

  12. BENSASSON mario

    J’avais,comme votre Père, une ascendante commune nommée Bembaron et comme lui j’ai vécu ma jeunesse en Tunisie
    Il était sans la moindre méchanceté,sans savoir néanmoins qu’un ´´
    blasphème ´´ peut blesser profondément le destinataire inconnu
    A -t-on le droit de tout dire ?
    Problème…
    Votre lettre est pudique et sublime
    Elle m’aurait fait pleurer s’il me reste des larmes après ce drame immonde.
    Affectueusement et respectueusement
    Mario Bensasson

    T

  13. un citoyen abasourdi

    Je suis sidéré à la lecture d’un tel amoncellement d’indignités vis-à-vis d’un père que l’on vient de perdre dans des circonstances tragiques. Une telle vitrification sentimentale dénote une indifférence vomitive et snobinarde qui frise implicitement un soulagement inqualifiable devant la mort d’un père, qui plus est aimé par ses lecteurs et adulé dans son martyr républicain. A la place de Wolinsky je prierais mon Dieu pour me ressusciter quelques minutes tout juste pour venir corriger ma fille d’une paire de claques bien pesées, afin de rattraper une éducation apparemment ratée. Paix à votre âme Georges Wolinsky! Si votre fille préfère les chaussures Prada à votre urne mortuaire, vos lecteurs vous aiment à travers vos œuvres et vos concitoyens pleurent votre calvaire polymorphe.

  14. EllenCaroline

    Monsieur le citoyen abasourdi vous n’avez rien compris. .. Je suis moi même abasourdie de vous lire. .. Laissez la dire au revoir à son père comme elle l’entend bon sang !! On a perdu Wolinski mais Elle a perdu son père…
    C’est la 2 ème fois que je lis votre lettre et je pleure comme à la 1ere. .. Je trouve magnifique cet hommage que vous lui rendez. Bravo et beaucoup de courage pour essayer de surmonter votre perte. ..

  15. Annie

    Quelle magnifique lettre si pleine d’Amour écrite, Elsa, à l’encre de votre coeur et de vos larmes pour votre extraordinaire Papa! Elle est bouleversante d’émotion et de sincérité…. Un jour peut être pas si lointain vous recevrez un signe et vous saurez que c’est lui qui vous l’adresse, ceux que l’on a tant aimé ne nous quittent jamais tout à fait… j’en suis persuadée…. L’absence, le vide sont insoutenables , mais on continue d’avancer riche de ce qu’ils nous ont enseignés…..Courage! Il est fier de vous! quant à vous Monsieur le citoyen abasourdi, votre commentaire nous fait honte et ne mérite pas que l’on y prête attention….

  16. Gilles Sarrazin

    J’imagine les yeux d’Elsa lavées de larmes que j’eusse préféré de joie. J’ai tant aimé votre père et son insolence bienfaisante et iconoclaste dans ma jeunesse. Je n’aurai rien de plus à ajouter à ce qu’ont déjà dit les autres lecteurs . Je voudrais juste vous conseiller, ainsi qu’à ces lecteurs, la lecture du très beau livre d’Albert Cohen: » Le livre de ma mère, » écrit après la mort de celle-ci et qui est magnifique d’amour filial. On ne sait jamais dire assez à ses parents tant qu’ils sont vivants combien on les aime. J’ai écrit dans un de mes poèmes que « vivre reste notre privilège tragique ». C’est parfois vrai des survivants.Elsa, gardez les yeux ouverts, non seulemnt sur la folie du monde, mais aussi sur « l’immense été des choses humaines » (Aragon)

  17. CHASSAIGNE

    ELSA ON NE SE CONNAIT PAS MAIS LA DOULEUR EST DANS TES MOTS POUR LES SOIGNER TES MAUX !!!!!
    HOMMAGES AUX ROIS MAGES QUI NOUS ONT TANT FAIT REVER AVEC LEURS DESSINS !!!!!!!!!!

  18. Régina

    C’est la lettre de la Petite Princesse de Saint-Ex … Elle existe bien et c’est un soulagement. Le puits de poésie et d’amour d’être se fait femme. Il s’entrevoit dans la douleur, mais c’est un joyau. La douleur ne le tue pas, au contraire.
    Papa envoie moi un dessin et le rêve prend la forme des larmes, l’amour jaillit du coeur meurtri.
    C’est une lettre à tous les pères envolés.
    Merci Elsa de partager cela

  19. christianeallagnat@yahoo.fr

    Elsa je suis triste et pleure avec vous car nous sommes tous tristes de la disparition d’un être chéri, aimé…mais restons debout pour continuer à leur faire honneur.
    Oui, un jour un signe de rien vous convaincra que c’est votre papa qui vous fait coucou et vous verrez c’est un grand réconfort. Courage

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