Lettre Testament de Rosa Bonheur

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Maintenant, j'avais le droit de vivre pour moi.

Marie-Rosalie Bonheur, dite Rosa Bonheur (16 mars 1822 – 25 mai 1899), se jura de son vivant de « relever la femme ». Artiste peintre, elle sut mener sa vie comme elle l’entendait, jusqu’à partager sa vie avec une autre femme, sans tenir compte des propos malveillants de ceux qui voyaient d’un mauvais œil l’émancipation du « deuxième sexe ». Arrivée au terme de sa vie, l’artiste livra à l’ensemble de ses proches une lettre testament bouleversante, revenant sur son histoire, ses idéaux et l’amour qu’elle porta aux femmes de sa vie. Témoignage épistolaire de celle qui décida de prendre sa revanche sur une société où les femmes ne pouvaient ni vivre libres, ni hors de leur « famille ».

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28 novembre 1898

Je regarde comme un devoir d’honneur de justifier ma conduite envers Mmes Micas, mes amis, et celle que j’ai à tenir envers Mlle Anna Klumpke, qui veut bien accepter de vivre auprès de moi. Que l’on comprenne l’honnêteté que j’ai de garantir ses intérêts matériels qui pourraient être compromis en demeurant chez moi. J’ai fait Anna Klumpke ma légataire universelle par un testament en règle, en deux exemplaires déposés chez deux notaires, entièrement écrits et signés de ma main. Que l’on sache la vérité : c’est moi qui ai engagé Anna Klumpke à rester avec moi ; qu’on ne suppose pas qu’elle ait accepté par interêt matériel, mais bien par affection pour moi, de rester aussi en France auprès de sa mère et de ses sœurs ; qu’on sache que vivant seule et souvent malade depuis la perte cruelle de ma vénérée amie Nathalie Micas, n’ayant plus d’amie pour prendre mes intérêts et m’aider à tenir en ordre ma maison, la vie ne m’était plus absolument aimable et je perdais un temps, que je regrette maintenant, à m’occuper seule de mes affaires ; aucune de mes nièces ne pouvant sans doute me proposer de venir chez moi, même pour me soigner dans mes crises de maladie, l’une étant mariée, les deux autres ne pouvant quitter leur mère ; j’étais donc aux seuls soins de mes domestiques, n’ayant plus ma chère Nathalie Micas.

Il y a maintenant trois ou quatre mois, Anna Klumpke, que j’avais l’honneur de connaître ainsi que sa famille depuis huit ans, a désiré faire mon portrait, m’écrivant de Boston (Amérique) où elle demeurait depuis trois ans ; j’ai accepté, connaissant son talent très estimé. Anna Klumpke, arrivant d’Amérique aussi pour voir sa mère et ses sœurs, a été invitée par moi à rester tout le temps qu’elle voudrait pour exécuter mon portrait. Après avoir passé près de trois mois d’une vue devenue charmante, le caractère loyal, franc et noble d’Anna Klumpke m’ayant attachée sérieusement à elle et très attristée de son départ, je lui ai proposé de rester auprès de moi. A ma grande joie, après avoir eu le temps de réfléchir, Anna Klumpke s’est décidée à rester en France et à partager ma vie à la campagne, se réservant d’avoir un atelier à Paris pour ses portraits ; ce qui s’arrange très agréablement pour deux artistes peintres ne faisant pas le même genre, pouvant travailler librement chacun de son côté mais résolues d’être ensemble, de travailler, de nous rendre la vie agréable, confortable, d’améliorer les utilités de notre habitation ; moi heureuse de cette nouvelle vie et d’entrer en amitié et société d’une famille aussi distinguée et honorable. Ayant atteint l’âge des expériences de la vie en ce monde, je devais, en femme honnête et loyale, garantir les intérêts matériels d’Anna Klumpke, ainsi que je l’avais fait avec mon amie Nathalie Micas, nous garantissant mutuellement en cas de décès ; qu’en cas de ma mort, Anna Klumpke entrant chez moi ne puisse pas risquer d’être mise à la porte, sans même avoir droit à ce qui lui appartient personnellement, et perdre le bénéfice des dépenses faites sur ma propriété où nous avons le droit, étant libres et célibataires toutes deux, de nous donner par notre travail les jouissances du confortable avec l’argent que nous gagnons. J’ai donc voulu faire les choses avec équité, ainsi que le devais, en garantissant les intérêts de mon amie Anna Klumpke, étant parfaitement libre de mon bien.

Ensuite, ma famille m’ayant toute ma vie assez mal jugée en mon droit de vivre librement, après avoir d’abord fait mon devoir envers elle et ayant droit après à l’indépendance de toute personne majeure gagnant elle-même sa vie, je n’ai pas voulu insulter sa mémoire de mon amie Nathalie Micas et celle de sa mère, mère et fille méritant tous les respects, et laisser penser sur leurs mémoires l’affront du bruit répandu à un moment, lorsque j’ai voulu vivre auprès de ces dames (qu’elles vivaient à mes dépens). Maintenant que j’ai l’occasion, mon devoir est de dire la vérité : ces dames m’ont aidée à payer des dettes à la mort de mon père et Nathalie Micas m’a fait son héritière universelle. Je n’ai donc pas voulu, par dignité même pour ma famille, qu’elle puisse pus tard profiter de ce qui me venait de mes amies Micas. J’ai la conscience d’avoir fait mon devoir aussi envers ma tante que j’étais seule à soutenir, en lui faisant une pension de 300 F par mois ; après la mort de mon père, j’ai payé les billets et dettes de la famille ; j’ai laissé tout l’argent procuré par la direction de l’Ecole de dessin dont j’avais eu la succession après mon père ; j’ai donné jusqu’alors presque tout l’argent que je commençais à gagner avec mes tableaux. Je suis obligée ici de dire tout cela, parce qu’il faut bien que la vérité se sache et que j’ai le devoir de prouver que je suis libre de faire ce qu’il me plaît et de défendre une bonne fois pour toutes mon cher père, de quitter la famille pour vivre avec Mmes Micas, et avoir un atelier à moi ; mon frère Auguste s’étant marié et ayant des enfants ne pouvait m’aider ; quant à mon frère Isidore, le plus brave et le plus honnête des hommes, il n’a jamais quitté ma sœur, devenue Mme Peyrol, la femme du fils de notre belle-mère, et par son travail a toute sa vie fait marcher la maison de bronzes exploitée par mon beau-frère. Avant de terminer cette longue lettre justificatrice de ma conduite et de celle de mes amies que j’ai choisies en ma vie, je dois dire encore qu’à partir de l’achat de ma propriété de By, ma sœur, ainsi qu’il était juste, a toujours été, ainsi que son mari et ses enfants, mes neveux, reçue toujours de mon mieux, leur donnant d’hospitalité la meilleure qu’il m’est été été possible d’offrir. Je n’ai donc rien à me reprocher envers ma famille. Maintenant, j’avais le droit de vivre pour moi et de disposer à mon gré de mon bien personnel, n’ayant eu ni enfants, ni tendresse pour le sexe fort, si ce n’est pour une franche et bonne amitié pour ceux qui avaient toute mon estime. Mes nièces ont eu un père qui a pioché comme un cheval et gagné plus d’argent que moi pour leur assurer une vie tranquille et honorable, qu’elles aient à se marier ou à vivre filles comme moi. Quant à mes deux neveux, ce sont des hommes solides et bien portants, ils n’ont qu’à faire comme moi ; les hommes ayant la force physique ne doivent pas, s’ils sont fiers et braves, compter sur l’héritage d’une femme dont le travail a souvent été interrompu par les conditions de son sexe et qui ont fait avec raison penser aux hommes justes et dignes de ce titre que l’homme est fait pour travailler pour la femme et les enfants ; hélas ! Les femmes ont souvent été obligées de les remplacer quand ils manquent à leur devoir.

Je termine cette lettre explicative de ma volonté et de ma justice de tester en faveur d’une compagne artiste comme moi, gagnant noblement sa vie comme moi, désirant ainsi que moi continuer de travailler en paix, continuer sa carrière d’artiste et m’accompagner loyalement jusqu’au dernier jour de mon voyage en ce monde. J’espère être comprise et approuvée par ma famille et mes vrais amis. Si, par des circonstances imprévues, mon frère Isidore se trouvait après moi gêné dans ses affaires d’intérêts, je connais assez Anna Klumpke pour lui confier les mêmes devoirs que moi même.

Rosa Bonheur.

( Marie Borin, Rosa Bonheur, éd. Pygamalion, France, 2011 ) - (Source image : Wikipedia Commons)
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