Lettre de Marguerite Duras à Yann Andréa

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S’il arrive que j’aie le courage de me tuer je te le ferai savoir.

Marguerite Duras (4 avril 1914 – 3 mars 1996), immense écrivaine, cinéaste, scénariste du XXème siècle aura mené une vie libre et intense. Née au Vietnam, elle dénonce la colonisation française dans Un barrage contre le Pacifique, résistante, elle écrit l’enfer de l’attente des prisonniers dans La Douleur et narre ses premiers pas dans la séduction dans L’amant, publié à l’âge de 70 ans. La dernière époque de sa vie est marquée par sa relation singulière avec un jeune étudiant homosexuel, Yann Andréa, qu’elle aimait follement comme en témoigne cette lettre.

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23 décembre 1980

Yann, C’est donc fini. Je t’aime encore. Je vais tout faire pour t’oublier. J’espère y parvenir. Je t’ai aimé follement. J’ai cru que tu m’aimais. Je l’ai cru. Le seul facteur positif, j’espère, me fera me détacher tout à fait de toi c’est celui-là, ce fait que j’ai construit l’histoire d’amour toute seule. Je crois que tu m’aimes toi aussi mais pas d’amour, je crois que tu ne peux pas contenir l’amour, il sort de toi, il s’écoule de toi comme d’un contenant percé. Ceux qui n’ont pas vécu avec toi ne peuvent pas le savoir. J’ai aperçu quelque chose de ça lors de la première scène à Deauville. – Je me suis dit : mais avec qui je suis ? Et puis tu as pleuré et ça a été colmaté. Mais je n’ai pas oublié cet effroi. Je voudrais que tu saches ceci ; ce n’est pas parce que tu dragues et que tu en passes par le cérémonial pitoyable des pédés que je te quitte.

Tout serait possible, tout si tu étais capable d’aimer. Je dis bien : capable d’aimer comme on dirait capable de marcher. Le fait que tu ne parles jamais, ce qui m’a tellement frappée, vient de ça aussi, de ce manque à dire, d’avoir à dire. Peut-être est-ce un retard seulement, je l’espère. Tu n’es même pas méchant. Je suis beaucoup plus méchante que toi. Mais j’ai en moi, dans le même temps, l’amour, cette disposition particulière irremplaçable de l’amour. Tu ne l’as pas. Tu es déserté de ça. Je vais essayer de te trouver un travail à Paris ou ailleurs, un travail qui te convient. Je veux bien te louer une chambre à Caen où tu as tes vrais amis, […] ceux qui te connaissent depuis toujours, qui ne peuvent plus vivre ce leurre de l’été 80 à Trouville vécu par moi. Je ne te laisserai pas tomber. Je t’aiderai. Mais je veux me tenir à l’abri de cette aridité qui sort de toi et qui est carcérale, intolérable, épouvantable. Je ne sais pas de quoi elle procède, je ne peux pas la décrire, sauf en ceci : qu’elle est un creux, en manque, en vide à côté de quoi ma méchanceté par exemple, est une prairie, un printemps. Vivre avec toi, à coté de toi, non, c’est impossible.

Tu m’as écrit pendant des années justement parce que j’échappais à cette indécence d’exister. Je t’aime Yann. C’est terrible. Mais je préfère encore être à t’aimer qu’à ne pas t’aimer. Je voudrais que tu saches ce que c’est. Quel été, quelle illusion, que c’était merveilleux, ça ne pouvait pas continuer, ce n’était pas possible, seules les erreurs peuvent prendre cette plénitude. Je ne sais pas quoi faire de la vie qui me reste à vivre, très peu d’années. Le crime c’était ça : de me faire croire qu’on pouvait encore m’aimer. En retour de ce crime il n’y a rien. S’il arrive que j’aie le courage de me tuer je te le ferai savoir. Le seul empêchement est encore mon enfant. Je t’aime

Marguerite.

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( C'était Marguerite Duras, Tome II, Jean Vallier, Fayard ) - (Source image : Marguerite Duras (Donnadieu) écrivain français (1914-1996), Paris, Wikimedia Commons, GNU Free Documentation License)
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13 commentaires

  1. Mariua Gama

    não conhecia sequer esse amor dolorido da Marguerite. Ao longo da minha vida fui acompanhando o seu percurso, mas sem saber essa pen a, que sobre ela pendeu.

  2. HERRERA EVELYNE

    Un si grand écrivain, amoureuse, à cet âge, d’un gamin exécrable, certainement un profiteur , incapable de la comprendre…C’est vraiment horrible !!!

  3. Morcillo Nathalie

    Quelle émotion! Marguerite Duras a eu le courage d’affronter l’énigme de l’amour et ses mots nous ont légué des témoignages bouleversants. Simone de Beauvoir a écrit : « On ne naît pas femme, on le devient », soyons « femmes » pleinement.

  4. maddie

    ah Marguerite,j ai souvent veille des nuits entiere a te lire a t aimer surement;tu as toujours su me bouleverser,tes livres sont exposer dans ma chambre…..je ne peux te dire comment les emotions sont nees au fil des lectures….
    cette lettre est emouvante…..il fallait bien lui dire combien tu l aimais et combien il n a pas su ,ou pu……ca dechire les entrailles,les tiennes…a l aube de ta vie….comment a t il pu ne pas t aimer?fallait il qu il soit perdu dans des demons inommables……pour avoir occulte ce qui te faisait durer,l Amour…

  5. gouffier annie

    CETTE DISPOSITION PARTICULIERE DE L’AMOUR LUI PERMETTAIT D’OFFRIR TANT, QUE LE PARTAGE AURAIT PU SE PRODUIRE…..beaucoup de courage dans tant d’émotions pour traduire ce dernier et sublime CRI D’AMOUR…..

  6. Brigitte Bloch-tabet

    J’ai lu le livre de Yann Andreas qui prétend qu’elle l’utilisait comme secrètaire à plein temps et était très tyrannique avec lui qu’elle subjuguait. Il n’était peut être pas amoureux mais il était sous son joug. Il l’admirait en même temps qu’elle l’exaspérait. Il prenait plus soin d’elle qu’elle prenait soin de lui. Il était à sa botte et elle aurait pu lui en être reconnaissant vu leurs différences d’âge car il a fait rêver la midinette qu’elle était.

  7. mery

    Ah le désir incommensurable de combler le vide en soi….comme disait Lacan aimer c’est vouloir donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas….et pourtant quelles merveilles de l’art cela suscite-t-il…..puis survient l’amour bienveillant…
    Dom

  8. Cassemiche

    Ma petite bibliothèque comporte deux espaces particuliers: les livres de Colette et ceux de Marguerite Duras. Face à ma position de lecteur et quelques fois d’ auteur (minuscule et heureux de l’être), on pourrait s’interroger sur mon intérêt – mais le mot est faible – porté fidèlement à ces oeuvres de femmes écrivaines. C’est un fait, je me plais en compagnie de ces expressions si denses, si fortes, si aptes à développer le sens volcanique de notre nature humaine et la maîtrise de l’écriture acquise au fil des heures devant la table de travail. Peu d’ hommes écrivains sont capables d’assumer une telle présence, sauf certains poètes. Les hommes se dérobent la plupart du temps, par une peur irraisonnée du ridicule. Et cette peur qui devient ridicule, les prive de territoires d’écriture extraordinaires. J’aime l’oeuvre de Marguerite Duras, en raison simplement de la gifle qu’elle donne à cette peur. La vie est trop courte pour ne pas essayer de livrer ce combat.

  9. pignon

    Il m’arrive de me tuer tous les jours du désir de l’être aimé. Loin de lui, loin d’elle, le désir est plus fort, le manque est là mais il est indispensable à notre amour. Sans cette absence désirée, cette distance entre nous par des milliers de kilomètres parfois,souvent même, mon désir serait lui aussi mort depuis longtemps. Il en est de même pour les quelques rares amis que j’aime sincèrement et dont tu fais partie. Message de Finlande face à la mer et aux embruns.

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