Lettre de Marie-Thérèse à sa fille Marie-Antoinette

5

min

mariethereseetmarieantoinettelarge-ConvertImage

Règlement à lire tous les mois.

Quand la jeune Marie-Antoinette, alors âgée seulement de 15 ans, est promise au futur roi Louis XVI, suite à leur mariage par procuration le 19 avril 1770, elle s’apprête à quitter sa terre natale, l’Autriche, pour rejoindre la cour de Versailles. En bonne mère et reine avertie, Marie-Thérèse lui prodigue dans une lettre ses derniers conseils, afin de représenter dignement sa couronne et gagner les faveurs des Français. Ses premières recommandations feront de Marie-Antoinette la reine la plus célèbre de l’histoire de France, mais aussi la dernière…

A-A+

21 avril 1770

Règlement à lire tous les mois.

Ce 21 avril, jour du départ. — À votre réveil, vous ferez tout de suite, en vous levant, vos prières du matin à genoux et une petite lecture spirituelle, ne fût-ce même que d’un seul demi-quart d’heure, sans vous être occupée d’autre chose ou avoir parlé à personne. Tout dépend du bon commencement de la journée et de l’intention dont on la commence, ce qui peut rendre les actions même indifférentes bonnes et méritoires. C’est un point sur lequel vous serez très exacte ; son exécution ne dépend que de vous, et il peut en résulter votre bonheur spirituel et temporel. Il en est de même avec les prières du soir et examen de conscience ; mais je répète encore, celles du matin et la petite lecture spirituelle sont des plus importantes.

Vous me marquerez toujours de quel livre vous vous servez. Vous vous recueillerez pendant le jour le plus souvent que vous pourrez, surtout à la sainte messe. J’espère que vous l’entendrez avec édification tous les jours, et même deux les dimanches et les jours de fête, si c’est coutume à votre cour. Autant que je souhaite que vous soyez occupée de la prière et bonne lecture, aussi peu voudrais-je que vous pensiez introduire ou faire autre chose que ce qui est de coutume en France ; il ne faut prétendre rien de particulier, ni citer ce qui d’usage, ni demander qu’on l’imite ; au contraire, il faut se prêter absolument à ce que la Cour est accoutumée à faire. Allez, s’il se peut, l’après-dînée, et surtout tous les dimanches, aux vêpres et au salut. Je ne sais pas si la coutume est en France de sonner l’angélus ; mais recueillez-vous alors, sinon en public, du moins dans votre cœur. Il en est de même pour le soir ou en passant devant une église ou croix, sans vous servir cependant d’aucune action extérieure que de celles qui sont de coutume. Cela n’empêche pas que votre cœur ne puisse se concentrer et faire intérieurement des prières, la présence de Dieu étant à cet effet le moyen unique dans toutes les occasions ; votre incomparable père possédait en perfection cette qualité.

En entrant dans les églises, soyez d’abord pénétrée du plus grand respect et ne vous laissez pas aller à vos curiosités, qui causent les distractions. Tous les yeux seront fixés sur vous, ne donnez donc point de scandale. En France on est très édifiant dans les églises et toujours en public. Il n’y est pas, comme ici, des oratoires qui sont trop commodes, donnent souvent lieu au relâchement dans le maintien et de la facilité à se parler, ce qui scandaliserait beaucoup en France. Tant que vous pouvez, restez à genoux, ce sera la contenance la plus convenable pour donner l’exemple. Ne vous permettez aucun contorsion, qui est l’air d’hypocrisie ; il faut, surtout dans ce pays-là, éviter ce reproche. Vous ferez, si votre confesseur l’approuve, vos dévotions toutes les six semaines, de même que les grands jours de fête, et nommément de la Sainte Vierge. Dans ces jours ou la veille, n’oubliez pas la dévotion particulière de votre maison pour la Sainte Vierge, dont elle a aussi éprouvé une protection particulière en toute occasion.

Ne lisez aucune livre, même indifférent, sans en avoir préalablement demandé l’approbation de votre confesseur : c’est un point d’autant plus nécessaire en France, parce qu’il s’y débite sans cesse des livres remplis d’agrément et d’érudition, mais parmi lesquels il y a sous ce voile respectable bien des pernicieux à l’égard de la religion et des mœurs. Je vous conjure donc, ma fille, de ne lire aucun livre, même aucune brochure sans l’avis de votre confesseur ; j’exige de vous, ma chère fille, cette marque la plus réelle de votre tendresse et obéissance pour les conseils d’une bonne mère, qui n’a en vue que votre salut et votre bonheur. N’oubliez jamais l’anniversaire de feu votre cher père, et le mien à son temps : en attendant vous pouvez prendre celui de ma naissance pour prier pour moi. Le point relativement aux Jésuites est encore un de ceux sur lesquels vous devez vous abstenir entièrement de vous expliquer, ni pour ni contre.

Instruction particulière.

Ne vous chargez d’aucune recommandation ; n’écoutez personne, si vous voulez être tranquille. N’ayez pas de curiosité ; c’est un point dont je crains beaucoup à votre égard. Evitez toute sorte de familiarité avec de petites gens. Demandez à M. et à Mme de Noailles, en l’exigeant même, sur tous les cas, ce que, comme étrangère et voulant absolument plaire à la nation, vous devriez faire, et qu’ils vous disent sincèrement s’il y a quelque chose à corriger dans votre maintien, dans vos discours ou autres points. Répondez agréablement à tout le monde, avec grâce et dignité : vous le pouvez, si vous voulez. Il faut aussi savoir refuser. Dans mes États et dans l’empire, vous ne sauriez vous refuser à accepter des placets, mais vous les donnerez tous à Starhemberg, et vous adresserez tout le monde à lui, ou à Schaffgotsch, si le premier était empêché, en disant à tout le monde que vous les enverrez à Vienne, ne pouvant rien faire de plus.

Depuis Strasbourg, vous n’accepterez plus rien sans en demander l’avis de M. ou de Mme de Noailles, et vous renverrez à eux tous ceux qui vous parleront de leurs affaires, en leur disant honnêtement qu’étant vous-même étrangère, vous ne sauriez vous charger de recommander quelqu’un au roi. Si vous voulez, vous pouvez ajouter, pour rendre la chose plus énergique : « L’Impératrice ma mère m’a expressément défendu de me charger d’aucune recommandation. » N’ayez point de honte de demander conseil à tout le monde et ne faites rien de votre propre tête. Vous avez un grand avantage, que Starhemberg fera avec vous le voyage de Strasbourg à Compiègne. Il est très aimé en France ; il vous est très attaché. Vous pouvez lui tout dire et tout attendre de ses conseils. Il restera encore huit à dix jours à Versailles. Vous pouvez m’écrire sincèrement par son canal.

Tous les commencements de mois, j’expédierai d’ici à Paris un courrier : en attendant, vous pourriez préparer vos lettres pour les faire partir tout de suite à l’arrivée du courrier. Mercy aura l’ordre de l’expédier d’abord. Vous pouvez de même m’écrire par la poste, mais sur peu de choses, et que tout le monde peut savoir. Je ne crois pas que vous deviez écrire à votre famille, hors dans les cas particuliers et à l’empereur, avec qui vous vous arrangerez sur ce point. Je crois que vous pourriez encore écrire à votre oncle et tante, de même qu’au prince Albert. La reine de Naples souhaite votre correspondance ; je n’y trouve aucune difficulté. Elle ne vous dira rien que de raisonnable et d’utile ; son exemple doit vous servir de règle et d’encouragement, sa situation ayant été en tout et étant bien plus difficile que la vôtre. Par son esprit et par sa déférence, elle a surmonté tous les inconvénients, qui ont été grands. Elle fait ma consolation et a l’approbation générale. Vous pouvez donc lui écrire, mais que tout soit mis en façon à pouvoir être lu par tout le monde. Déchirez mes lettres, ce qui me mettra à même de vous écrire plus ouvertement ; j’en ferai de même avec les vôtres. Ne faites aucun compte sur les affaires domestiques d’ici ; elles ne consistent que dans des faits peu intéressants et ennuyants. Sur votre famille vous vous expliquerez avec vérité et ménagement ; quoique je manque souvent d’en être entièrement contente, vous trouverez peut-être que c’est ailleurs encore pis, qu’il n’y a ici que des enfantines et jalousies pour des riens, qu’autre part c’est bien plus soutenu.

Il me reste encore un point par rapport aux jésuites. N’entrez dans aucun discours, ni pour ni contre eux. Je vous permets de me citer et de dire que j’ai exigé de vous de n’en parler ni en bien ni en mal : que vous savez que je les estime, que dans mes pays ils ont fait grand bien, que je serais fâchée de les perdre, mais que si la cour de Rome croit devoir abolir cet ordre, je n’y mettrais aucun empêchement ; qu’au reste, j’en parlais toujours avec distinction, mais que même chez moi, je n’aimais pas à entendre parler de ces malheureuses affaires.

couvv

( Marie-Antoinette : La naissance d'une reine - Lettres choisies (1770-1780), Evelyne Lever, Ed. du Seuil (Points), 2006 ) - (Source image : Marie Thérèse of Austria in state robes as Queen of France par Charles Beaubrun, 1604, © Wikimedia Commons / Maria Josepha of Austria 1767, © Wikimedia Commons )
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.