Lettre de Céline

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Céline par Meurisse 1932 large

Chaque fois qu'un de ces chiens viendra caquer devant ma porte, je me charge de lui frotter le cuir, qu'il en brûlera pour la vie.

Louis-Ferdinand Céline (27 mai 1894 – 1er juillet 1961), écrivain et médecin français, est un auteur immensément controversé. Et pour cause : quelques années après la publication de son magnifique Voyage au bout de la nuit, l’auteur se rapproche dangereusement des milieux d’extrême-droite des années 1930, comme la revue Je-suis-partout. Pendant la guerre, il bascule dans l’antisémitisme le plus abject.
Dans la lettre suivante, c’est contre Lucien Sampaix (qu’il baptise Cent-mille-pets, non sans mauvais goût) que Céline déchaîne sa verve destructrice. Sa haine n’a pas de limite : il se réjouira même quand le journaliste communiste sera fusillé sous l’Occupation, en 1941. Une « correspondance des années noires », pleine d’insultes et de fureur, à ne pas mettre entre toutes les mains.

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Le 22 [juillet 1939]

Cher Ami,

Je vous remercie très vivement d’avoir fait passer mon « intermède ». Voilà je pense qui fixe bien les choses — un tout petit côté, burlesque mesquin mais tout de même piquant de cette rocambolade est de surprendre le Nizan donnant à tous des verges catoniennes ! Peuchère ! Lui, l’effroyable intrait de sauvetage politicaillon s’il en fut ! Lui, personnification même du ratage (si l’on peut dire) littéraire et autre, le plus décourageant insipide bulleux limaçon de tout l’élevage gauchiste, où pourtant Dieu sait s’ils s’inondent, submergent et glairent à tout foison !

Lui, honte du jour ! dont toute la verve et le sens polémique crevant [illisible] de la millionième.

Vous avez lu sans doute les papiers de cet innommable dans L’Huma, me concernant, moi et d’autres par allusions. Mon nom n’est pas totalement écrit. Cela me prive du droit de réponse publique. J’ai écrit à L’Huma une lettre personnelle dont vous soupçonnez la teneur. Il est difficile de concevoir une provocation policière plus infâme, plus éhontée, plus grossière. Inutile de vous dire que je ne connais cet Abetz ni d’Ève, ni d’Adam, jamais vu, jamais rencontré, jamais écrit, jamais communiqué avec ce prétendu espion. Son existence m’a été révélée pour la première fois, il y a quelques jours, par les journaux.

Je en connais d’ailleurs  pas plus Goebbels. Je ne connais aucun Allemand ni officiel, ni officieux. Je n’ai pas été en Allemagne depuis 35 ans et je n’irai pas de sitôt. La dernière fois que j’ai rencontré des Allemands, c’était à Poelkapelle, dans les Flandres, en décembre 1914 : cela m’a même valu la médaille militaire — seul argent que m’aient jamais rapportée les Allemands.

Il est exact que mes livres ont été traduits en Allemagne. Nous sommes nombreux, je pense, dans ce cas — y compris quelques académiciens, mais eux ont peut-être touché l’argent de leurs traductions, pas moi. Le mien est encore là-bas. Il y restera. Je n’irai pas le chercher. Il m’en reste aussi d’ailleurs en U.R.S.S. où je ne vais pas le chercher non plus. Ainsi soit-il.

Pour ce qui concerne les autres gentillesses, les « complots », — si tous ceux que dénonce L’Humanité proviennent du même fût, nous n’avons pas fini de rire. Il faut à ce Cent-mille-pets une imagination irrémédiablement dépravée par l’abus des vins de traite pour échauffer de telles vésaniques rocamboleries. Au fou ! Il faut aux lecteurs de L’Huma (400 000 hélas !) je ne sais quel empois de plomb sur la piénale pour ne point dégueuler à mort aux inventions d’un Sampaix ! Ce chacal, en vérité, est effarant ! de turpitude et de sottise. Il m’a vu en compagnie de Darquier me rendant chez Bailby et chez Daudet pour leur porter nos plans de révolution goebellienne ! il existe des malheureux qui pourrissent à Bicêtre pour des affirmations moins aventureuses !

Pour tout dire, en règle générale, tout ce qui ressemble de près ou de loin à « Sociétés », comités « pour… » ou « contre… » ou « avec… » et plus forte raison à « machinations » ou « comploteries » me fait fuir à l’instant et pour toujours ! Je ne suis pas né d’hier, j’ai beaucoup vécu, en de très curieux endroits, en d’encore plus curieuses circonstances, je sais de science certaine que tous les complots, toutes les « associations » plus ou moins secrètes, sont montées de A jusqu’en Z par la police. Ce sont autant de nids à bourriques, de pièges à couillons excités. Amen.

Moi, me mêler de ces histoires ? (Si histoire il y avait !) Ma Doué ! Pour quel « homme de base » me prend Cent-mille-pets ? Et dans ce style gendarmo-tarabiscoté ? Horreur des horreurs ! C’est trop d’Infamie dans l’invention saoule !… […]

Mes livres sont retirés de la circulation… Moi aussi. Chaque fois qu’un de ces chiens viendra caquer devant ma porte, je me charge de lui frotter le cuir, qu’il en brûlera pour la vie.

L.-F. Céline

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( Louis-Ferdinand Céline, Lettres des années noires, Paris, Berg International Éditeur, 1994 ) - (Source image : Louis-Ferdinand Céline par Meurisse (détail), 1932 © domaine public)
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Lettre de Louis-Ferdinand Céline à Gaston Gallimard : « C’est du pain pour un siècle entier de littérature. »

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