Lettre d’Henry Miller à Anaïs Nin

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ninmil

Tout ce que je peux dire, c'est que je suis fou de toi.

Les écrivains Henry Miller (1891-1980) et Anaïs Nin (1903-1977) entretinrent une correspondance évocatrice et pour le moins ardente, à l’image de leurs œuvres respectives. Leur relation, qui déchaînera les passions, sera un grand motif d’inspiration pour l’écrivain, puisque tour à tour à tour, Anaïs, muse, amie et maîtresse, exaltera ses plus profonds fantasmes. Témoignage épistolaire de leur affection charnelle, de la flamme qui habite l’auteur pour son inspiratrice.

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21 mars 1932

Anaïs,

Tout ce que je peux dire, c’est que je suis fou de toi. J’ai essayé d’écrire une lettre — sans y parvenir. Je t’écris sans arrêt — dans ma tête — et les jours passent et je me demande ce que tu vas penser. J’attends avec impatience de te voir. Mardi est si loin. Et pas seulement mardi — je me demande quand tu vas enfin passer une nuit ici, quand je pourrai t’avoir à moi pour un long, long moment ; c’est une torture de te voir ainsi quelques heures et puis de devoir te rendre. Quand je te vois, tout ce que je voulais te dire s’envole — le temps est si précieux et les mots sont en dehors de la question. Pourtant tu me rends si heureux — parce que avec toi je peux parler. J’aime ton intelligence, ta préparation à l’envol, tes jambes comme un étau et la chaleur entre tes cuisses. Oui, Anaïs, je veux te démasquer. Je suis trop galant avec vous. Je veux vous regarder longtemps et ardemment, ramasser votre robe, vous cajoler, vous examiner en détail. Sais-tu que je t’ai à peine regardée ? Il y a encore trop de sacré lié à ta personne.

Votre lettre — ah ! ces mouches ! Vous me faites sourire. Et tu me fais t’adorer aussi. C’est vrai. Je ne t’apprécie pas assez. C’est vrai. Mais je n’ai jamais dit que tu ne m’appréciais pas. Je crois qu’il doit y avoir un faux sens dans ton anglais. Ce serait trop égoïste de ma part de dire cela.

Anaïs, je ne sais pas comment te décrire ce que j’éprouve. Je vis dans une attente perpétuelle. Tu viens et le temps glisse comme dans un rêve. C’est quand tu t’en vas que je prends vraiment conscience de ta présence. Et alors il est trop tard. Tu m’engourdis.

J’essaie de m’imaginer ta vie à Louveciennes, mais je n’y arrive pas. Walter Pach ? Un rêve d’ivrogne — et, de plus, je ne l’aime pas ; pourquoi ? je suis incapable de le dire. Votre livre ? Lui aussi me paraît irréel. Ce n’est que lorsque tu viens et que je te regarde que l’image devient plus nette. Mais tu t’en vas si vite — je ne sais plus que penser. Oui, je vois très bien la légende de Pouchkine. Je vous imagine assise sur un trône, des bijoux autour du cou, des sandales aux pieds, de grosses bagues, des ongles peints, un étrange accent espagnol, vivant une sorte de mensonge qui n’est pas exactement un mensonge, mais un conte de fées.

En mettant mon pantalon de velours ce soir, je me suis aperçu qu’il était taché. Mais il m’est difficile d’associer la tache avec la princesse de Louveciennes qui reçoit des guitaristes, des poètes, des ténors et des critiques littéraires dans son salon. Je ne me suis pas donné beaucoup de mal pour nettoyer la tache. Je vous voyais entrant dans la sale de bains et posant la tête sur mon épaule. Je ne vous vois pas en train d’écrire An Unprofessional Study.

Tout ce discours est un peu ivre, Anaïs. Je me dis : « Voilà la première femme avec laquelle je peux être absolument sincère. » Je vous entends encore me dire : « Vous pourriez me tromper, je ne m’en apercevrais pas. » En me promenant sur les boulevards, je repense à cela. Je ne peux pas vous tromper — et pourtant, je le voudrais bien. Je veux dire : il m’est impossible d’être absolument loyal — ce n’est pas dans ma nature. Mais riez, Anaïs, j’aime vous entendre rire. Vous êtes la seule femme qui ait un sens de la gaieté, une sage tolérance — sans plus, on dirait que vous me poussez à vous trahir. Je vous aime pour cela. Et qu’est-ce qui vous fait agir ainsi — l’amour ? Oh ! C’est merveilleux d’aimer et d’être libre en même temps.

Je ne sais pas ce que j’attends de vous, mais cela tient du miracle. Je vais exiger tout de vous — même l’impossible, parce que vous m’y encouragez. Vous êtes vraiment forte. J’aime votre tromperie, votre traîtrise. Cela me semble aristocratique. (Est-ce qu’« aristocratique » sonne faux dans ma bouche ?)

Oui, Anaïs, j’essaie d’imaginer comment je pourrais vous trahir, mais je n’y parviens pas. Je te veux. Je veux te déshabiller, te rendre un peu plus vulgaire — oh ! je ne sais plus ce que je fis. Je suis un peu ivre parce que tu n’es pas là. J’aimerais pouvoir claquer des doigts et voilà — Anaïs ! Je veux te posséder, me servir de toi, je veux te baiser, je veux t’apprendre des choses. Non, je ne t’apprécie pas — que Dieu me pardonne. Peut-être même que je désire t’humilier un petit peu — pourquoi, pourquoi ? Pourquoi je ne me mets pas à genoux pour te vénérer ? Impossible, je t’aime en riant.

Est-ce que ça te plaît ?

Oh ! Chère Anaïs, je suis tellement de choses à la fois. Pour l’instant, tu ne vois que les bonnes — ou du moins, tu me le laisses croire. Je te veux pendant toute une journée au moins. Je veux aller dans certains endroits avec toi — te posséder. Tu ne sais pas à quel point je suis insatiable. Ou ignoble. Et combien égoïste !

Je me suis bien conduit avec toi jusqu’ici. Mais je t’avertis. Je ne suis pas un ange. Je crois surtout que je suis un peu ivre. Je t’aime. Je me couche maintenant — ça fait trop mal de rester debout. Je suis insatiable. Je te demanderai l’impossible. Quoi au juste, je l’ignore. C’est sans doute toi qui m’avertiras. Tu es plus rapide que moi. J’aime ton con, Anaïs — il me rend fou. Et ta façon de prononcer mon nom ! Mon Dieu, ce n’est pas vrai ! Écoute, je suis très ivre. J’ai mal de rester tout seul ici. J’ai besoin de toi. Puis-je tout te dire ? Je le peux, n’est-ce pas ? Viens vite et baise-moi. Jouis avec moi. Serre tes jambes autour de moi. Réchauffe-moi.

Henry

ninmiller

( Anaïs Nin, Henry Miller, Correspondance Passionnée, Stock, 2010 ) - (Source image : Henry Miller, photographed by Carl Van Vechten, 1940 Jan. 22. © Wikimedia Commons / Portrait of Anais Nin taken in NYC in 70s by Elsa Dorfman, © Wikimedia Commons)
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