Lettre d’Honoré de Balzac aux écrivains français

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À nulle époque, l'artiste ne fut moins protégé

En 1835, Balzac se retrouva dans une affaire retentissante qui l’opposa aux directeurs de la Revue de Paris. Ces derniers avaient vendu en cachette à des contrefacteurs russes un jeu des premières épreuves du Lys dans la vallée. Dans la très longue préface à l’édition en volume de son roman, Balzac revient sur cette affaire, qui s’apparente à une reprise de l’affaire des auteurs dramatiques contre la Comédie Française. Un an plus tard, la Société des Gens de Lettres verra le jour.

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1er novembre 1834

Messieurs,

De grandes questions d’intérêt général et d’intérêt personnel se sont émues dans la République des lettres ; chacun de vous les connaît, en parle dans l’intimité ; mais personne n’ose ni se plaindre publiquement, ni proposer un remède à nos maux. Cependant, plus nous allons, plus le mal s’agrandit, plus nos intérêts privés souffrent ; quand nous souffrons, nous avons le malheur de ne pas souffrir seuls : la pensée d’un pays est tout le pays. Voilà ce que le pays devrait savoir.

Aujourd’hui, l’écrivain, ne voulant rien devoir qu’à lui-même, est forcé de s’occuper de ses intérêts, et ses intérêts touchent à ceux de la librairie française, qui expire. Jamais il ne fut donc plus nécessaire qu’une voix s’élevât, qu’un homme parlât pour notre citta dolente, comme autrefois Beaumarchais parla pour les auteurs dramatiques, dont il fit consacrer les droits. Nous n’avons, pour prendre la parole, d’autre titre que la nécessité même où nous sommes. Aussi chacun de vous excusera-t-il les fautes de la précipitation, en pardonnant le style du manifeste rédigé en hâte par un homme aux travaux duquel les jours ne suffisent pas.

À nulle époque, l’artiste ne fut moins protégé ; nul siècle n’a eu de masses plus intelligentes ; en aucun temps la pensée n’a été si puissante ; jamais l’artiste n’a été individuellement si peu de chose. La révolution française, qui se leva pour faire reconnaître tant de droits méconnus, vous a plongés sous l’empire d’une loi barbare. Elle a déclaré vos œuvres propriétés publiques, comme si elle eût prévu que la littérature et les arts allaient émigrer. Certes, il existe une grande idée dans cette loi. Sans doute, il était beau de voir la société dire au génie : « Tu nous enrichiras, et tu resteras pauvre. » Ainsi les choses allaient-elles, les rois ou les peuples se permettaient des ovations et des honneurs tardifs que la Révolution n’admettait point pour les hommes supérieurs. Les triomphes destinés au génie étaient l’échafaud ; elle les décerna, vous le savez, à l’un des plus grands poètes de la France, à André Chénier, comme à Lavoisier, comme à Malesherbes. La presse, alors si libre, était muette. Terrible leçon qui nous prouve qu’il ne faut pas seulement des institutions aux peuples, mais des mœurs. Des mœurs ! est le grand cri de Rousseau.

Ainsi, messieurs, vous poètes, vous musiciens, vous dramatistes, vous prosateurs, tout ce qui vit par la pensée, tout ce qui travaille pour la gloire du pays, tout ce qui doit pétrir le siècle ; et ceux  qui s’élancent du sein de la misère pour aller respirer au soleil de la gloire, et ceux qui, timides en leur vol, doutent et meurent, pauvres enfants chargés d’illusions ! et ceux qui, pleins de volonté, triomphent ; tous sont déclarés inhabiles à se succéder à eux-mêmes. La Loi, pleine de respect pour les ballots du marchand, pour les écus acquis par un travail en quelque sorte matériel, et souvent à force d’infamie, La Loi protège la terre, elle protège la maison du prolétaire qui a sué ; elle confisque l’ouvrage du poète qui a pensé. S’il est au monde une propriété sacrée, s’il est quelque chose qui puisse appartenir à l’homme, n’est-ce pas ce que l’homme crée entre le ciel et la terre, ce qui n’a de racine que dans l’intelligence, et qui fleurit dans tous les cœurs. Les lois divines et humaines, les humbles lois du bon sens, toutes les lois sont pour nous ; il a fallu les suspendre toutes pour nous dépouiller. Nous apportons à un pays des trésors qui n’aurait pas, des trésors indépendants et du sol et des transactions sociales ; et, pour prix du plus exorbitant de tous les labeurs, le pays en confisque les produits. Il voit sans honte les descendants de Corneille, tous pauvres, autour de la statue de Corneille, qui a inféodé des richesses dans toutes les granges, qui enfante des récoltes qu’aucune intempérie ne menace, qui, d’âge en âge, enrichira des comédiens, des libraires, des papetiers, des relieurs et des commentateurs. Répétez ce spectacle pour tous vos génies, villes pleines de pitié pour ceux qui ne souffrent plus ! répétez-le chaque jour, vous n’en penserez pas plus à sauver ceux qui souffrent.

couverture

( Lettres vives, la correspondance, une petite anthologie littéraire, Paris, Éditions du Carrousel, 1998. ) - (Source image : Honoré de Balzac, 1899, Stories By Foreign Authors (French III), New York Charles Scribner's Sons on Internet archive, © Wikimedia Commons)
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