Lettres d’Alfred Hitchcock et Vladimir Nabokov

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nabo

J’espère sincèrement que vous serez intéressé par l’une ou l’autre de ces idées.

Avec plus de cinquante chefs-d’œuvre à son actif, tels que La Mort aux Trousses, Psychose ou encore Les Oiseaux, Alfred Hitchcock (13 août 1899 – 29 avril 1980) est l’un des réalisateurs incontournables du XXème siècle. Surnommé « le maître du suspens », il a largement contribué à façonner le cinéma moderne et laisse derrière lui un héritage considérable. Proche des plus grands esprits de son temps, il s’adresse ici à l’écrivain Vladimir Nabokov pour lui proposer deux idées de scénario. A travers cet échange, aperçu de l’imagination et de la créativité des deux maîtres.

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19 Novembre 1964

Cher M. Nabokov,

Pour approfondir notre conversation téléphonique concernant les projets futurs que j’ai en tête et pour lesquels j’ai besoin de récits, j’aimerais vous faire l’ébauche de deux d’entre eux dans l’espoir que l’un ou l’autre vous intéressera assez pour le développer.

Si jamais vous étiez intéressé, j’aimerais préciser que je ne requiers aucun droit si ce n’est ceux d’adaptation pour le cinéma et la télévision. Tout droit d’exploitation littéraire vous appartiendrait.

La première idée à laquelle je pense depuis un moment est basée sur une thématique que je ne pense pas avoir déjà vu traitée au cinéma ou, à ce que je sache, en littérature. C’est le problème d’une femme qui est associée, soit par le mariage soit par des fiançailles, à un transfuge.

[…] Pour vous donner un grossier exemple, imaginons que le fils de Von Braun soit aussi brillant que son père et qu’il travaille sur des projets très confidentiels. Il est devenu profondément Américain et, selon toutes apparences extérieures, complètement dépourvu de quoi que ce soit du milieu de son père. Mais soudain, un jour, il veut partir en vacances pour rendre visite à la famille de son père, la vieille famille.

Pour les gens de la sécurité, cette excursion pourrait être interprétée de manière à jeter le doute sur ses intentions réelles. […] La fiancée du jeune homme est la fille d’un sénateur et elle devait l’accompagner dans ce voyage. Les gens de la sécurité, ayant leurs doutes au sujet du jeune homme, s’efforcent d’obtenir son aide.

La direction du film prendrait la forme d’un voyage derrière le rideau de fer exprimé en termes d’action et de mouvement, mais au delà de cet ensemble, on trouverait le problème basique auquel doit faire face la jeune femme. Qui sait ? Peut-être qu’elle prendra le parti de son fiancé. Cela dépendra de la manière dont son caractère sera dessiné. Ce choix pourrait aussi s’avérer être une terrible erreur, surtout si, finalement, son fiancé se révélait être un agent double.

[…] Quoi qu’il en soit, M. Nabokov, je recherche quelque chose d’émouvant et de psychologique, exprimé en termes d’action et de mouvement et, naturellement, qui me donnerait l’opportunité d’y inclure le traditionnel suspens hitchcockien.

Je ne suis pas sûre que l’idée qui suit vous paraîtra très attrayante, mais d’un autre côté, elle pourrait tout aussi bien l’être.

[…] Je me demandais ce qu’il se passerait si une jeune fille, après avoir passé sa vie dans un couvent en Suisse car elle n’avait pas de maison où se rendre et n’avait qu’un père veuf, était soudain relâchée de l’institut à la fin de sa peine. Elle serait rendue à son père, le directeur général d’un grand hôtel international (à l’époque j’imaginais que ce serait le Savoy à Londres). Ce directeur général, le père de notre jeune héroïne, a un frère qui est le concierge, un autre frère qui est le réceptionniste, un autre qui est un des chefs cuisiniers, une sœur qui est la femme de ménage, et une mère alitée vivant dans une suite de l’hôtel. La mère a environ 80 ans, c’est une matriarche.

L’ensemble de cette famille est une bande d’escrocs, qui se sert de l’hôtel comme base d’opération. C’est dans ce contexte qu’arrive notre jeune héroïne de 19 ans. Comme vous le verrez, le cadre de l’hôtel et surtout les parties « en coulisse » seraient extrêmement colorés, d’autant plus que l’essentiel de l’histoire se déroulerait pas seulement en coulisses, mais aussi dans les salles publiques et même dans le bar. En d’autres termes, je voulais vraiment réaliser un film qui nous montrerait tous les détails d’un grand hôtel, et pas simplement un film tourné dans des chambres d’hôtel.

[…] Et bien voilà, M. Nabokov. J’espère sincèrement que vous serez intéressé par l’une ou l’autre de ces idées. Naturellement, je n’ai indiqué que la conception la plus rudimentaire de ces idées. Je ne me suis pas embêté à rentrer dans des détails tels que le caractère des personnages ou les aspects psychologiques de ces histoires.

[…] Comme je vous l’ai dit au téléphone, les scénaristes ne sont pas le genre de personnes qui prennent de telles idées pour ensuite les développer et en faire quelque chose de singulier. En général, ce sont des personnes qui s’adaptent au travail d’autres personnes. C’est pourquoi je les contourne pour m’adresser directement à vous, un romancier.

Meilleures salutations,

Cordialement,

Alfred J. Hitchcock

La réponse de Vladimir Nabokov

28 Novembre 1964

Cher M. Hitchcock,

Mille merci pour votre lettre. Je trouve vos deux idées très intéressantes. La première présente de nombreuses difficultés pour moi, parce que je ne connais pas assez les problèmes et les méthodes de la sécurité américaine, ou la manière dont les différents bureaux de services secrets travaillent, séparément ou ensemble.

Votre deuxième idée est tout à fait acceptable pour moi. Considérant une liberté de création totale (comme je suppose que vous allez me donner), je pense que je pourrais en faire un scénario. Mais il y aurait le problème du temps. A quels délais songez-vous ? Pour le moment, je suis très occupé à terminer plusieurs choses en même temps. Je pourrais penser un peu au scénario cet été, mais je pourrais difficilement me mettre à travailler tout de suite. Merci de me faire savoir ce que vous en pensez.

Pendant ce temps, j’aimerais, moi aussi, vous donner un court résumé de deux de mes idées. Vous les trouverez, très mal griffonnées, sur une feuille à part attachée à cette lettre. Dites-moi ce que vous en pensez. Si vous les aimez, nous pourrions discuter de leur développement.

Ça m’a fait plaisir de vous parler au téléphone.

Amitiés,

Bien à vous,

Vladimir Nabokov

1.

Une jeune fille, une vedette montante par encore au sommet de la célébrité, est courtisée par un jeune astronaute. Elle est légèrement condescendante envers lui ; elle a une liaison avec lui mais pourrait en avoir avec d’autres amants, ou un autre amant, en même temps. Un jour, il participe à la première expédition sur une étoile lointaine ; il y va et fait un retour triomphant. Désormais, leurs positions ont changé. Il est l’homme le plus célèbre du pays, tandis que la carrière de la jeune femme s’est stabilisée à un niveau médiocre. A son retour, elle n’est que trop heureuse de pouvoir être avec lui, mais elle réalise rapidement qu’il n’est plus le même qu’avant son voyage. Elle ne parvient pas à trouver quel est ce changement. Le temps passe, elle commence à s’inquiéter, à avoir peur, puis à paniquer. J’ai un dénouement des plus passionnants pour cette intrigue.

2.

Même si je ne connais rien aux travaux des services secrets américains, j’ai réuni de nombreuses informations concernant ceux des Soviétiques.

Depuis quelque temps je pense à écrire l’histoire d’un transfuge, qui fuit le rideau de fer pour aller aux Etats-Unis : le danger constant qu’il vit, la nécessité constante de se cacher et de chercher des agents de son pays natal cherchant à le kidnapper ou à le tuer.

( http://theamericanreader.com/19-november-1964-alfred-hitchcock-to-vladimir-nabokov/ http://theamericanreader.com/28-november-1964-vladimir-nabokov-to-alfred-hitchcock/ ) - (Source image : Studio publicity photo of Alfred Hitchcock, Dr. Macro © Wikimedia Commons / Vladimir Nabokov, Walter Mori (Mondadori Publishers), 1973 © Wikimedia Commons)
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Un commentaire

  1. Puigmal

    A l’evidence nous sommes là en présence de deux monstres d’intelligence supérieure, deux maîtres A. Hitchcock LE réalisateur hors norme pour ce qui est des idées et scénario pour le cinéma et V. Nabokov l’ecrivain pour ce qui est des adaptations a  » scénariser  » pour en faire un ou des films au suspens très  » Hitchcockien « . Cet échange bien écrit très simple et ampoulé nous donne l’envie de vite voir ce que vont créer pour notre bonheur cinématographique, ces deux créateurs, inventeurs. Un régal.

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