Lettre de Martin Luther King en prison

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martinwp

Notre pays et le monde ont grandement besoin d’extrémistes créateurs.

Né le 15 janvier 1929, Martin Luther King est l’une des grandes figures politiques du XXe siècle, acteur majeur du mouvement des civil rights contre les ségrégations raciales et illustre orateur comme en témoigne son discours légendaire I have a Dream. Emprisonné en avril 1963 à Birmingham suite à une manifestation pacifique, il rédige cette lettre-manifeste de son engagement et de son combat pour les droits civiques. Cette lettre lui vaudra le soutien du président Kennedy et d’être libéré quelques jours après. Elle reste d’une actualité brûlante.

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16 avril 1963

Chers confrères pasteurs,

Incarcéré à la prison municipale de Birmingham, je suis tombé sur votre récente déclaration qui tient nos activités actuelles pour « malavisées et inopportunes ». Il n’arrive jamais ou il arrive rarement que je prenne le temps de répondre à ceux qui contestent mon œuvre ou mes idées. Si je cherchais à répondre à toutes les critiques qui traversent mon bureau, mes secrétaires ne feraient rien d’autre du matin au soir et il ne me resterait plus assez de temps pour travailler de façon constructive. Mais je pense que vous êtes véritablement des hommes de bonne volonté et que vos critiques sont exprimées avec sincérité, aussi aimerais-je répondre à votre déclaration en des termes qui , je l’espère, seront empreints de mesure et de raison.

Toute injustice, où qu’elle se produise, est une menace pour la justice partout ailleurs. Nous sommes pris dans un réseau de relations mutuelles auquel nous ne pouvons échapper ; notre destinée commune est un vêtement sans couture. Ce qui affecte directement l’un de nous nous affecte tous indirectement. Nous ne pourrons plus jamais nous permettre de vivre sur la notion étriquée et provinciale d’ « agitateurs venus de l’extérieur ». Quiconque vit aux États-Unis ne peut jamais être considéré comme « venu de l’extérieur », où que ce soit dans son pays.
Vous déplorez les manifestations qui se déroulent actuellement à Birmingham. Mais je regrette que votre déclaration n’exprime pas une préoccupation similaire quant aux circonstances qui ont entraîné les manifestations. Je suis sûr que chacun de vous aura à cœur d’aller d’une analyse sociale superficielle qui ne concerne que les effets et n’appréhende pas les causes sous-jacentes. Je n’hésite pas à trouver malheureux que ces manifestations, ou ce que l’on appelle ainsi, aient lieu à Birmingham en ce moment, mais je voudrais insister bien davantage sur le fait, plus malheureux encore, que les instances du pouvoir blanc, dans cette ville, n’ont pas laissé d’autre recours à la communauté noire.

Toute campagne non violente comporte quatre étapes : 1) la collecte des faits qui prouvent ou non l’existence de l’injustice ; 2) la négociation ; 3) l’auto-purification ; 4) l’action directe. Nous avons franchi ces quatre étapes à Birmingham. On ne gagnera rien à prétendre que la ville n’est pas en proie à l’injustice raciale.

Birmingham est probablement la ville des États-Unis où la ségrégation est la plus rigoureuse. Le hideux bilan de ses brutalités policières est connu aux quatre coins de notre pays. Le traitement injuste que ses tribunaux réservent aux Noirs est de notoriété publique. Il y a eu plus d’attentats impunis contre les foyers et les églises des Noirs à Birmingham que dans n’importe quelle autre ville américaine. Ce sont des faits matériels, brutaux, incroyables. Dans cette situation, les dirigeants noirs ont cherché à négocier avec les pères de la cité. Mais les dirigeants politiques ont constamment refusé d’entamer des négociations de bonne foi.

Peut-être demanderez-vous : « Pourquoi l’action directe ? Pourquoi ces occupations, ces cortèges et autres manifestations ? Ne vaut-il pas mieux négocier ? » Vous avez raison d’en appeler à la négociation. En vérité, elle est l’objectif même de l’action directe dont le but est de créer un tel état de crise, de susciter une telle tension que la société, après avoir obstinément refusé de négocier, se trouve contrainte d’envisager cette solution. L’action a pour objet de porter la question de porter la question sur une scène où il sera impossible de prétendre l’ignorer. Je viens de mentionner la création d’une tension comme une partie de la mission d’un résistant non violent. Cela peut paraître choquant. Mais je dois avouer que je ne crains pas le mot « tension ». Par mon travail et mes prédications je me suis montré sincèrement hostile aux tensions violentes, mais il est une sorte de tension constructive et non violente, indispensable si l’on veut faire évoluer une situation. Selon Socrate, il convient de créer une tension dans l’esprit des individus afin qu’ils se libèrent des chaînes imposées par les mythes et les demi-vérités, et s’élèvent jusqu’au libre domaine où règnent l’analyse créatrice et l’appréciation objective ; de même, il nous faut considérer le besoin d’un stimulant non violent qui crée dans la société la tension nécessaire pour que les hommes s’élèvent au-dessus des profondes ténèbres du préjugé et du racisme, vers les majestueuses altitudes de la compréhension et de la fraternité.

Le propos de notre programme d’action directe est de créer une situation de crise si grave qu’elle débouchera inévitablement sur une négociation. Nous vous rejoignons donc, dans votre appel à la négociation. Depuis trop longtemps notre Sud bien-aimé se trouve enfermé dans sa tragique tentative de vivre en monologuant au lieu de dialoguer.

Mes amis, je dois vous dire que nous n’avons pas obtenu le moindre gain dans le domaine des droits civiques sans exercer une pression résolue, légale et non violente. L’Histoire est la longue et tragique illustration du fait que les groupes privilégiés cèdent rarement leurs privilèges sans y être contraints. Il arrive que les individus soient touchés par la lumière de la morale et renoncent volontairement à leurs attitudes injustes, mais comme nous l’a rappelé Reinhold Niebuhr, les groupes n’ont pas autant de moralité que les individus.

Nous avons douloureusement appris que la liberté n’est jamais accordée de bon gré par l’oppresseur ; elle doit être exigée par l’opprimé. Franchement, je ne me suis jamais engagé dans un mouvement d’action directe à un moment jugé, d’après le calendrier de ceux qui n’ont pas indûment subi les maux de la ségrégation. Depuis des années, j’entends ce mot : « Attendez ! ». Il résonne à mon oreille, comme à celle de chaque Noir, avec une perçante familiarité. Il nous faut constater avec l’un de nos éminents juristes que « justice trop tardive est déni de justice ». Nous avons attendu pendant plus de trois cent quarante ans les droits constitutionnels dont nous a dotés notre Créateur. Les nations d’Asie et d’Afrique progressent vers l’indépendance politique à la vitesse d’un avion à réaction, et nous nous traînons encore à l’allure d’une voiture à cheval vers le droit de prendre une tasse de café au comptoir. Ceux qui n’ont jamais senti le dard brûlant de la ségrégation raciale ont beau jeu de dire : « Attendez ! » Mais quand vous avez vu des populaces vicieuses lyncher à volonté vos pères et mères, noyer à plaisir vos frères et sœurs ; quand vous avez vu des policiers pleins de haine maudire, frapper, brutaliser et même tuer vos frères et sœurs noirs en toute impunité ; quand vous voyez la grande majorité de vos vingt millions de frères noirs étouffer dans la prison fétide de la pauvreté, au sein d’une société opulente ; quand vous sentez votre langue se nouer et votre voix vous manquer pour tenter d’expliquer à votre petite fille de six ans pourquoi elle ne peut aller au parc d’attractions qui vient de faire l’objet d’une publicité à la télévision ; quand vous voyez les larmes affluer dans ses petits yeux parce qu’un tel parc est fermé aux enfants de couleur ; quand vous voyez les nuages déprimants d’un sentiment d’infériorité se former dans son petit ciel mental ; quand vous la voyez commencer à oblitérer sa petite personnalité en sécrétant inconsciemment une amertume à l’égard des Blancs ; quand vous devez inventer une explication pour votre petit garçon de cinq ans qui vous demande dans son langage pathétique et torturant : « Papa, pourquoi les Blancs sont si méchants avec ceux de couleur ? » ; quand, au cours de vos voyages, vous devez dormir nuit après nuit sur le siège inconfortable de votre voiture parce que aucun motel ne vous acceptera ; quand vous êtes humilié jour après jour par des pancartes narquoises : « Blancs », « Noirs » ; quand votre prénom est « négro » et votre nom « mon garçon » (quel que soit votre âge) ou « John » ; quand votre mère et votre femme ne sont jamais appelées respectueusement « madame » ; quand vous êtes harcelé le jour et hanté la nuit par le fait que vous êtes un nègre, marchant toujours sur la pointe des pieds sans savoir ce qui va vous arriver l’instant d’après, accablé de peur à l’intérieur et de ressentiment à l’extérieur ; quand vous combattez sans cesse le sentiment dévastateur de n’être personne ; alors vous comprenez pourquoi nous trouvons si difficile d’attendre. Il vient un temps où la coupe est pleine et où les hommes ne supportent plus de se trouver plongés dans les abîmes du désespoir. J’espère, Messieurs, que vous pourrez comprendre notre légitime et inévitable impatience.

Les opprimés ne peuvent demeurer dans l’oppression à jamais. Le moment vient toujours où ils proclament leur besoin de liberté. Et c’est ce qui se produit actuellement pour le noir américain. Quelque chose, au-dedans de lui-même, lui a rappelé que cette liberté, il pouvait la conquérir. Il y a chez le Noir beaucoup de ressentiments accumulés et de frustrations latentes ; il a bien besoin de leur donner libre cours. Qu’il manifeste donc ; qu’il aille en pèlerinage prier devant l’hôtel de ville ; qu’il se mue en « Voyageur de la Liberté » et qu’il comprenne pourquoi il doit le faire. S’il ne défoule pas, par des voies non violentes, ses émotions réprimées, celles-ci s’exprimeront par la violence ; ce n’est pas une menace mais un fait historique. Je n’ai pas demandé à mon peuple : « Oublie tes sujets de mécontentement. » J’ai tenté de lui dire, tout au contraire, que son mécontentement était sain, normal, et qu’il pouvait être canalisé vers l’expression créatrice d’une action directe non violente. Cette attitude est dénoncée aujourd’hui comme extrémiste. Je dois admettre que j’ai tout d’abord été déçu de la voir ainsi qualifiée.

Jésus Christ était un extrémiste de l’amour, de la vérité et du bien, et s’était ainsi élevé au-dessus de son entourage. Aussi, après tout, peut-être le Sud, notre pays et le monde ont-ils grandement besoin d’extrémistes créateurs.

Je n’ai jamais écrit une aussi longue lettre (un vrai livre !). Je crains qu’elle ne soit bien trop longue, car votre temps est précieux. Je peux vous assurer qu’elle eût été beaucoup plus courte si je l’avais écrite devant un bureau confortable, mais quand on est seul pendant des jours dans la terne monotonie d’une étroite cellule, que faire sinon écrire de longues lettres, nourrir d’étrangers pensées, faire de longue prières ?

J’espère que cette lettre vous trouvera fermes dans votre foi. Espérons que tous les sombres nuages du préjugé racial seront vite chassés et que le lourd brouillard de l’incompréhension se dissipera sur nos communautés possédés par la peur, de sorte qu’un lendemain pas trop lointain les lumineuses étoiles de l’amour et de la fraternité brilleront au-dessus de notre grande nation, dans toute leur scintillante beauté.

Vôtre pour la Paix et la Fraternité, Martin Luther King, Jr.

( Martin Luther KING, Je fais un rêve (1985), Paris, Bayard, 2008 ) - (Source image : Martin Luther King © Wikimedia Commons)
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