10e lettre d’Émile Zola sur la Commune de Paris

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Commune

Paris s’apaise

« Paris s’apaise » pour Zola mais la crainte du coup d’Etat, des Bonaparte ou des royalistes, est palpable. Les vivres manquent mais le drapeau français est de nouveau affiché dans la ville.

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Le 31 mai 1871

Au journal le Sémaphore de Marseille,

 

Paris s’apaise. Nous en sommes à cette lassitude hébétée qui suit toutes les crises violentes. J’aurais bien peu de nouvelles intéressantes à vous donner, si les séances de l’Assemblée n’envoyaient jusqu’ici des échos d’une certaine gravité. Là est la grande curiosité du jour. Maintenant qu’on ne redoute plus les violences des vaincus, on commence à s’inquiéter des impatiences des vainqueurs.

 

Vous n’ignorez pas l’attitude prise par la droite depuis le premier jour. Il y a un groupe de monarchistes entêtés qui n’ont jamais caché leurs projets de restauration. Depuis quelque temps surtout, la fusion entre les deux branches de la maison de France étant, selon eux, un fait accompli, ils paraissent certains de la victoire. Ils ont bien voulu ajourner leur tentative jusqu’à la prise de Paris. Il restait à faire une besogne difficile et dangereuse qui ne tentait pas leur courage. Il leur faut une France déblayée, une France propre, sauvée de tous les périls. M. Thiers est leur bouc émissaire. Quand cet illustre homme d’État aura sauvé le pays, ils l’évinceront plus ou moins poliment et gouverneront à l’aise, en poussant la bonne foi jusqu’à se faire décerner des palmes par l’Europe attendrie. Tel est leur rêve caressé, et que, dans leur hâte, ils entendent mettre immédiatement à exécution, avant avant même que le pavé de Paris soit lavé.

 

À cette heure, nous n’avons qu’une force, cette Assemblée nationale qui a été le drapeau autour duquel tous les bons citoyens se sont groupés. Certes, je ne confonds pas la majorité de la Chambre avec les ardents de l’extrême droite, et je crois que tout coup d’État rencontrerait, non seulement dans M. Thiers, mais encore dans cette majorité, un adversaire énergique. Il ne faut pas plus livrer le pays à la révolution qu’à la réaction, et ce serait une étrange faiblesse, après avoir lutté deux mois au nom de la liberté outragée, de laisser les légitimistes ou tout autre groupe politique profiter de la stupeur et de l’épouvante des populations pour brusquer quelque restauration bâtarde. Mais, si j’espère que le chef du pouvoir exécutif, avant de consulter la France sur la forme d’un gouvernement définitif, voudra lui laisser le temps de reprendre son sang froid et de juger nettement la situation, je n’en blâme que davantage les intolérances d’une partie de l’Assemblé et le désir avoué que certains hommes montrent de tirer un parti immédiat de l’enchaînement de Paris. […]

 

Dans tout autre moment, […] ce changement de ministère, ces tentatives avouées de restauration monarchique auraient produit une grande émotion dans Paris. Mais on mettrait Henri V sur le trône, en ce moment, que Paris laisserait faire avec une douceur d’enfant. On se contente d’y plaindre M.Thiers qui va avoir une terrible à livrer. Le chef du pouvoir exécutif s’attend depuis longtemps à cette bataille. Pour lui, le véritable péril commence, car il était sûr de vaincre l’insurrection, et il se sent moins solide en face des intolérants de la Chambre. Nous ne regrettons pas outre mesure les hommes du 4-Septembre, mais nous nous demandons par quels nouveaux ministres on va les remplacer. Pour fonder quelque chose de solide et de définitif, il faut que le provisoire dure encore quelque temps. […]

 

Les impatiences de la droite donnent ici une autre crainte. Ce sont des enfants terribles, ces intolérants, qui se font des illusions, et qui pourraient compromettre étrangement la situation, si on les laissait faire. Les Bonaparte sont aux aguets. Qu’on jette le pays dans une nouvelle aventure et ils profiteront infailliblement de la nouvelle bagarre pour rentrer. Qui sait même si le pays, consulté trop tôt, avant qu’on ait pu faire les enquêtes nécessaires sur les derniers événements, ne se tromperait pas et n’appellerait pas un Napoléon au lieu d’un Bourbon. […] Ce qui prouve que la crise touche à sa fin, c’est que les omnibus ont pu reprendre hier leur service, les barricades se trouvant démolies et enlevées presque partout. Une dernière petite misère vient de nous atteindre : nous manquons de tabac, la moitié des bureaux ont dû fermer. Encore quinze jours, et les vivres gaspillés manquaient aussi : nous étions de nouveau condamnés aux plus tristes jours du siège.

 

Il a poussé sur les pavés de Paris une nouvelle industrie que je vous veux vous signaler en terminant. Comme pour protester contre les loques rouges de la Commune, tous les habitants ont mis à leurs fenêtres des drapeaux tricolores. Immédiatement, des marchands de drapeaux se sont installés le long des trottoirs, avec ce flair du petit commerce parisien qui profite merveilleusement de toutes les émotions de la grande ville. Ce ne sont que drapeaux, qu’étendards, qu’oriflammes. On se croirait dans une foire triomphale. Et il n’y a pas une maison qui ne soit couverte, du haut jusqu’au bas, des trois couleurs. J’ai vu deux petits enfants de quatre ans qui promenaient dans une rue des drapeaux plus grands qu’eux.

 

( ZOLA (Émile), Œuvres Complètes (Tome 4), Paris, Nouveau Monde, 2002. )
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