11e lettre d’Émile Zola sur la Commune

3

min

commune

Paris a pleuré.

Pour Zola, après la semaine sanglante, « Paris est las des meurtres et entend vivre tranquille » Les derniers combats ou attentats, les énièmes exécutions épuisent une ville qui n’aspire plus qu’à la paix et à la douceur.

A-A+

Le 1 juin 1871

Au journal le Sémaphore de Marseille,

 

L’état de siège dans sa rigueur. Paris vient d’être divisé en quatre grands commandements militaires. Ce n’est là qu’une mesure provisoire, excellente d’ailleurs, car les rues ne sont pas encore sûres. Il faut dire aussi qu’on ne pourra réorganiser en quelques jours les autorités civiles. C’est un gâchis incroyable. Le gouvernement retrouve un véritable chaos. Les locaux des grandes administrations, brûlés ou effondrés, compliquent encore la situation. Il faut improviser les personnels et les logements. C’est un monde à reconstruire. En attendant, l’autorité militaire est la seule qui puisse faire face à l’état critique de la grande ville.

 

Ainsi, les cours martiales siègent toujours et les exécutions sommaires continuent, moins nombreuses, il est vrai. Des groupes stationnent autour des lieux choisis pour ces exécutions ; l’horrible tentera toujours les foules, et Dieu sait, cependant, si les badauds devraient être rassasiés de sang et d’horreur ! Dans quelques jours, il faut l’espérer, la justice prendra des allures moins expéditives. Ces feux de peloton continuels, qu’on entend encore dans la ville morne, prolongent atrocement le cauchemar. […]

 

Je le répète, la sévérité avec laquelle on traite Paris est justifiée largement par les attentats qui souillent encore les rues. Chaque jour des tentatives de meurtre ont lieu sur des soldats et des officiers. Le général Ladmirault aurait même failli être tué hier. L’émeute, écrasée, tâche encore de mordre. Aussi exerce-t-on une surveillance incessante dans les rues ; on garde les maisons suspectes, on active autant que possible le désarmement. De place en place, sur les trottoirs, on trouve des sentinelles, l’arme au pied, dispersant les groupes par leur présence. […]

 

Paris commence à être mal à l’aise sous la main de fer qui le ploie. Il y a là un sentiment de fierté qu’il ne faudrait pas blâmer, et qui montre, une fois de plus, les susceptibilités nerveuses de la cité. Elle a applaudi à l’entrée des troupes, elle est heureuse de sa délivrance ; mais elle trouve qu’on la secoue un peu trop fort et qu’on paraît douter d’elle plus que de raison. Je n’approuve pas, je constate. Maintenant que la bataille est finie, Paris entend reprendre sa vie ordinaire, et ne pas tomber des mains des soldats du désordre aux mains des soldats de l’ordre. Il patientera bien encore quelques jours ; mais déjà, à son attitude froide, on sent qu’il est près d’être ingrat.

 

Et il y a encore autre chose que je ne veux pas vous cacher davantage. Paris est las des meurtres. Il trouve qu’on fusille bien du monde. Non pas qu’il plaigne les membres de la Commune. Mais il prétend que, dans le tas, il s’est trouvé des innocents, et qu’il serait vraiment temps que chaque exécution soit au moins précédée d’un bout d’instruction sérieuse. […]

 

Paris est assez malheureux, assez bombardé et affamé depuis sept mois, pour qu’on ne traite pas ses lassitudes, ses faiblesses et ses pitiés, de scélératesses inavouables. On cherchera à exploiter le sentiment qu’il laisse percer dès aujourd’hui. Mais la vérité ne sera pas que Paris rêve de nouveaux troubles et se trouve en état d’inquiéter la France ; la vérité sera que Paris, garrotté, muselé, réduit à l’impuissance, entend vivre tranquille, sans être à chaque instant montré du doigt comme un coquin. Si on l’entoure d’une ceinture de canons, si on lui laisse trop longtemps la camisole de force, on le rendra enragé, on le tuera.

 

Une excellente chose, comme portée morale, a été l’exposition du corps de Mgr Darboy et de l’abbé Deguerry. Ces cadavres, sur leur lit de parade, ont fait sur la population une impression beaucoup plus profonde que la vue de quelques milliers de gendarmes le sabre au poing. Tout Paris a été voir les victimes de la Commune, et tout Paris a pleuré. Jamais je n’avais entendu un pareil concert de malédictions dans la foule. Les feux de peloton qui font justice des derniers insurgés ont paru, ce jour-là, comme la foudre du ciel lui-même anéantissant les coupables. Il faut parler aux yeux et aux cœurs de cette foule impressionnable, dont les nerfs sont détraqués par une suite de désastres sans exemple. Ceux qui ont dit que Paris vivait depuis le siège dans la monomanie de la destruction, ont certainement donné une des explications de la crise terrible à laquelle nous venons d’assister. On soigne les fous, on ne les assomme pas.

 

La part du feu est faite. J’ai confiance en M. Thiers. Lui qui aime Paris d’amour, il saura bien à quel instant la leçon donnée à la grande ville deviendrait de la cruauté pure. Quand le dernier coup de feu aura retenti, il faudra beaucoup de douceur pour guérir ce million d’hallucinés qui sort, tout frissonnant de l’incendie et du massacre.

 

( ZOLA (Émile), Œuvres Complètes (Tome 4), Paris, Nouveau Monde, 2002. )
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

les articles similaires :