12e lettre d’Émile Zola sur la Commune

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Paris, un centre où tout rayonne.

Après la guerre civile, les barricades, les incendies et les insurrections, l’ordre revient dans la capitale. La République reste menacée et Émile Zola accuse les idéologues de la Commune (Marx en premier lieu), tout en moquant la posture héroïque et ridicule d’Hugo.

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Le 2 juin 1871

Au journal le Sémaphore de Marseille,

 

Je vous parlais dernièrement de la bonne envie que l’extrême droite aurait de congédier M. Thiers, qui la gêne dans ses petits projets. […] L’Écho français, l’organe secret de ces messieurs, vient d’entreprendre une campagne contre le chef du pouvoir exécutif, d’une violence telle, que le gouvernement a dû faire saisir un numéro. […] Aussi a-t-il commencé par déclarer « que dans le passé de M. Thiers, la part de l’insurgé était plus grande que la part du gouvernant ». […]

 

Mais si ces messieurs sont intelligents, ils doivent comprendre dès aujourd’hui qu’ils n’auront pas facilement raison de M. Thiers. Ce dernier paraît plus décidé que jamais à ne tolérer aucun coup d’État. Il est pour une expérience sérieuse de la République. Les derniers événements, loin de l’ébranler dans son opinion, lui ont prouvé que toute monarchie se heurterait contre des difficultés énormes, et qu’une République honnête, débarrassée des assassins et des incendiaires, est la seule forme de gouvernement qui ne divisera pas la France et qui lui permettra de se réorganiser dans un bref délais. […]

 

Tant que nous serons dans le provisoire, la question de Paris capitale est secondaire. Mais, dès qu’une forme de gouvernement sera adoptée, il me paraît bien difficile que le pouvoir consente à se scinder en deux et complique inutilement les rouages de l’administration en multipliant les délégués de toutes sortes. Une ville comme Paris est fatalement capitale, par l’histoire, par son aménagement même, par les raisons qui en ont fait de longue date un centre où tout rayonne. Si Paris accepte avec tant de philosophie l’apparente méfiance du pouvoir, c’est qu’il comprend sans doute qu’à un moment donné il deviendra impossible de se passer de lui.

 

Le calme se fait de plus en plus, et Dieu merci ! Les nouvelles à sensation deviennent rares. […] Le bruit court que le gouvernement a en main les fils les plus secrets de l’insurrection. Dans certains papiers saisis, appartenant à Dombrowski et autres gens de la Commune, on aurait trouvé des révélations de la dernière gravité. Ce serait le grand pontife de l’Internationale, Karl Marx, et le célèbre docteur Jacobi, qui auraient voulu tenter chez nous une application de leurs théories politiques. Le dernier surtout jugeait le moment favorable. Ces étrangers expérimentaient leurs doctrines sur la France comme sur une moribonde, comme sur un de ces malades d’hôpital que les chirurgiens charcutent pour le plus grand amour de la science. Il leur importait fort peu, à eux, que notre patrie succombât pendant l’opération. […] S’il est vrai qu’il y a eu complot, et que les chefs de ce complot soient des étrangers, nous nous trouverons lavés d’une grande tache, et notre armée pourra dire plus haut que jamais qu’après avoir été décimée par les Prussiens, elle a rendu au monde le service de lui assurer une longue et prospère sécurité.

 

Nous avons appris hier la mésaventure arrivée à Victor Hugo. Voilà une bonne leçon. Le génie est le frère aîné de la folie. Ce grand poète s’avise d’ouvrir un asile chez lui et du même coup il trouve moyen de blesser la Belgique qui, en toute justice, refuse de reconnaître comme hommes politiques les incendiaires des Tuileries, les assassins des otages de la Commune. La Belgique a répondu en mettant le sublime rabâcheur à la porte de chez elle, tandis que le peuple, plus expéditif, n’attendait pas la sentence d’expulsion et allait huer ce singulier justicier qui, par pose, promène sa clémence dans les bagnes. Bon Dieu ! que de bêtises fait commettre l’orgueil, le désir chronique d’étonner l’univers, la volonté arrêtée de penser autrement que les autres ! Victor Hugo a les mains très propres, il ne toucherait pour rien au monde une main noire ; mais la phrase, l’antithèse le pousse à fouiller de loin dans l’ordure. Je connais bien les raisons de son amour pour les galériens : il se prouve sa divinité en daignant descendre dans les cloaques de cette terre.

 

( ZOLA (Émile), Œuvres Complètes (Tome 4), Paris, Nouveau Monde, 2002. )
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