13e lettre d’Émile Zola sur la Commune

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Les années ne répareront pas les désastres de la Commune.

Le 28 mai 1871, la Commune se termine. Mais le désastre est tel que la reconstruction de Paris sera longue et laborieuse. Selon Émile Zola, « les juges et les maçons ont de la besogne pour longtemps ». Fin de la Commune, fin du reportage… et début de l’Histoire.

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Le 3 juin 1871

Au journal le Sémaphore de Marseille,

Nous commençons à sortir des ténèbres qui nous entourent depuis plus de deux mois. L’histoire de l’insurrection du 18 mars sera bien délicate à écrire. En ce moment, nous ne savons encore que le gros des événements, et nous sommes même loin de les connaître dans leur exacte vérité. La Commune mentait, Versailles était tenu à la discrétion la plus absolue. Aussi avons-nous vécu dans l’ignorance. Il faudra des documents officiels pour déraciner certaines erreurs acceptées par les meilleurs esprits. L’enquête nous promènera prochainement dans les coulisses de l’émeute. La conclusion est qu’il ne faut pas se presser pour se faire une idée précise du mouvement auquel nous venons d’assister, et que tout le monde va avoir à modifier son jugement et à démentir les nouvelles données depuis mars comme absolument certaines.

Ainsi, — comme tant d’autres, j’ai mon examen de conscience à faire, — j’ai eu tort, dans mes premières lettres, d’accuser d’inertie le parti de l’ordre resté dans Paris. La vérité est que ce parti s’était mis en relation avec Versailles, dès le 19 mars. Lorsque la Commune parlait d’une conspiration, fomentée « par les roussins versaillais », elle ne mentait pas. La conspiration existait, l’attente continuelle et des obstacles imprévus ont seuls empêché, à trois ou quatre reprises, la prise d’armes des gardes nationaux de l’ordre. Je ne puis encore vous donner des détails circonstanciés. […]

Ce mouvement, ignoré jusqu’à présent, change, pour moi, totalement la face des choses. Il explique ces effarements de la Commune que je prenais pour des coups de théâtre préparés. Il excuse d’autre part certaines lenteurs du gouvernement qui espérait épargner à la grande ville cette agonie de huit jours dont elle est encore toute sanglante. C’est un drame compliqué dont, je le répète, nous commençons à peine à entrevoir les vrais ressorts. Maintenant, nous demandons de l’air, de la lumière. Il faut que nous sachions tout, il faut que nous connaissions les généreux citoyens qui jouaient leurs têtes, au moment où l’on accusait les honnêtes gens de Paris de se laisser lâchement prendre à la gorge ou même de pactiser avec l’émeute. […]

La circulation est rétablie ; ce matin à 7 heures les portes ont été ouvertes. La population, après la défaite des insurgés, a dû rester ainsi consignée pendant une semaine, par une mesure de prudence. Aussi que des gens ce matin aux portes ! Tous les marchands, tous les petits commerçants qui vont s’approvisionner dans la banlieue, toutes les personnes qui avaient la nostalgie de la campagne, se sont envolées par bandes. On va en pèlerinage aux villages détruits, et l’on rencontre le long des routes les pauvres gens du pays qui reviennent avec leur triste mobilier dans une petite voiture à bras, et qui ne trouvent plus que des ruines. C’est encore plus navrant qu’après le premier siège.

Dans la ville même, l’aspect est toujours étrange. Les quartiers de Belleville et de Ménilmontant sont un peu agités ; mais en somme le peuple est frappé d’une terreur telle qu’il évite même de parler des derniers événements. Je voulais avoir hier des détails sur la bataille qui s’est livrée autour de la Roquette, et je me suis adressé à un ouvrier qui m’a répondu rudement « qu’il ne savait pas ». À ses regards de méfiance, j’ai vu qu’il me prenait pour un mouchard. Paris est muselé pour longtemps. On a cependant quelques craintes relatives à des bombes qui ont été fabriquées par milliers et dont on n’a retrouvé qu’une quantité insignifiante. Les plus actives recherches sont faites par la police. Quant aux armes proprement dites, elles s’enlèvent par charretées.

La ville est toujours un vaste camp. Les troupes campent dans les théâtres, autour des monuments, sur les promenades. Il y a de la cavalerie à la Bourse, de l’infanterie aux Variétés, dans ce joyeux palais de la Belle Hélène . Des patrouilles continuent à veiller à la sûreté des rues. Hier pourtant j’ai vu un assez grand nombre de sergents de ville qui avaient repris leur service. À 11 heures, les soldats font évacuer les boulevards. Ce n’est pas une petite besogne. Les promeneurs se retirent à regret. On est si heureux de prendre l’air en paix, avec la certitude qu’on n’a plus derrière soi, dans l’ombre, le terrible Comité de salut public. […]

En deux mois, la Commune a accumulé des désastres et des crimes que des années ne répareront pas. Les juges et les maçons ont de la besogne pour longtemps.

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( ZOLA (Émile), Œuvres Complètes (Tome 4), Paris, Nouveau Monde, 2002. ) - (Source image : La rue de Rivoli (vers l'hôtel de Ville au niveau de la rue Saint-Martin) après les combats et les incendies de la Commune, Unknown artist, May 1871 © Wikimedia Commons)
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