3e lettre d’Émile Zola sur la « Semaine sanglante » de la Commune

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Que l’œuvre de purification s’accomplisse !

Qui aurait cru que le défenseur des opprimés, l’écrivain de Nana et de Germinal, célèbre la victoire de l’armée et le rétablissement de l’ordre ? Émile Zola : 3ème lettre sur la « Semaine sanglante » de la Commune.

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Le 24 mai 1871

Quelle affreuse guerre ! Il est temps que cet horrible cauchemar finisse. La folie finirait par monter aux cerveaux de Paris entier. Jamais plus épouvantable crise n’a éclaté dans une grande ville.

On commence à saisir dans son ensemble le plan d’attaque qui a présidé à la prise de Paris. Les nouvelles qui circulent sont toujours aussi confuses, aussi fausses. Mais il est permis de trier les vérités des mensonges et d’arriver logiquement aux choses possibles et réelles. […]

Avant de s’emparer du centre de Paris, il fallait être maître de Montmartre ; sans quoi on laissait à la Commune une retraite naturelle, une forteresse très forte qui aurait été défendue par des hommes désespérés et acculés. Aussi, hier matin, l’effort des troupes a-t-il porté avant tout sur les Buttes. Une lutte acharnée de huit heures les a enfin fait tomber entre les mains de l’armée ; trois colonnes avaient réussi à les cerner ; mais que de morts, quel épouvantable vacarme ! Les Batignolles ont été pris rue par rue ; heureusement que le canon ne pouvait tirer dans ce dédale de petites voies ; les maisons ont eu peu à souffrir. Quand le drapeau tricolore, vers trois heures, a été arboré sur le Moulin de la Galette, le quartier a poussé un soupir de soulagement.

Voilà donc ce terrible berceau de l’émeute au pouvoir de nos soldats. C’est là un résultat excellent, qui coupe la guerre civile dans ses racines mêmes. Je vous avoue que j’ai été ravi quand j’ai vu le mouvement se prononcer ainsi sur la gauche. On isolait les farouches, on les enfermait dans une souricière, dont pas un maintenant ne sortira que mort ou prisonnier.

À la gare du Nord se livrait aussi un combat acharné, qui s’est terminé naturellement par l’occupation de la gare. Un combat violent d’artillerie avait également lieu près de la Madeleine, sur le boulevard Malesherbes. Les insurgés, refoulés jusqu’à la mairie de la rue Drouot, s’y sont battus avec la rage du désespoir.[…]

Pendant ce temps, sur la rive gauche la lutte continuait avec une égale violence. il n’y a eu que deux points défendus sérieusement par les insurgés, la gare de l’Ouest et le carrefour de la Croix-Rouge. À la gare de l’Ouest, l’affaire a été horriblement sanglante. C’est là que les cadavres sont les plus nombreux ; des hauteurs du Trocadéro, on distingue autour de la gare ces points noirs qui sont autant de victimes couchées dans la poussière blanche des grandes voies. […]

Maintenant, il est aisé de se rendre compte du plan général. La journée d’hier a été décisive. L’armée, se séparant en deux immenses colonnes, a ouvert une sorte de pince formidable sur le centre de Paris ; les deux branches de cette pince se sont avancées, l’une vers le nord, où elle s’emparait de Montmartre et de la Chapelle, l’autre vers le sud, où elle arrivait jusqu’au pont Saint-Michel. La pince n’a plus, à présent, qu’à se refermer pour écraser les débris de l’insurrection. Comme je l’ai dit, pas un émeutier ne peut échapper à cette étreinte terrible.

L’émeute est enfermée dans cette bande de Paris comprise entre les boulevards et les quais, la place de la Concorde et l’Hôtel de Ville. Il ne faut pas se dissimuler qu’ils sont là dans une forteresse, s’appuyant sur les deux places d’armes de l’Hôtel de Ville et des Tuileries. Personne ne doute du succès, et on espère même que ce soir, demain au plus tard, tout sera fini ; mais on tremble en pensant que le noyau des farouches est là, au centre de Paris, pouvant commettre toutes les folies. Depuis ce matin, la fusillade ne cesse pas. Le temps est superbe. La fumée monte toute droite, comme un panache superbe. Le canon tonne du côté des Tuileries. Les Champs-Élysées, absolument déserts, sont sillonnés par une grêle de boulets. Une batterie versaillaise, établie à la place de l’Étoile, bat les Tuileries, qui répondent furieusement et qui endommagent les bas-reliefs de l’Arc de Triomphe. À l’autre extrémité, devant l’Hôtel de Ville, la canonnade est aussi très bruyante. Le Trocadéro bombarde le palais communal, que des batteries, placées sur la rive gauche, prennent en écharpe. La ville tremble, fris[s]onne jusque dans ses fondements. Si j’osais hasarder cette comparaison, je dirais qu’on la frappe au cœur en ce moment, et que toutes ses entrailles en frémissent. Le râle de cette Commune maudite est horrible.

L’aspect de Paris ne peut se raconter. La ville est dans le rêve. Des courants de panique traversent des quartiers entiers qui se vident en un instant. On a fêté les soldats avec frénésie : des dames apportent dans les rues des bouteilles de vin, des pains, des saucissons, qu’elles distribuent aux libérateurs. C’est une véritable entrée triomphale. Sur d’autres points, le spectacle est absolument différent. Aux endroits où la lutte s’est engagée, il a fallu déployer une grande sévérité. On me raconte que les habitants de certaines rues ont été faits prisonniers en masse et envoyés à Versailles, non pas qu’on songe à sévir contre eux, mais parce qu’il a paru nécessaire de faire le vide dans certains coins. C’est la part du feu. Les abords de Montmartre, tout le haut des Batignolles ont été ainsi dépeuplés, pour permettre au canon de tirer en plein dans le tas des insurgés. Vous pensez bien que ces quartiers ne sont guère animés aujourd’hui. On dirait de petites villes mortes. Le soleil s’y abat lourdement comme dans des cimetières abandonnés. Les maison dorment ; de loin en loin, une persienne trouée de balles pend sur ses gonds, une porte grande ouverte laisse voir une maison affreusement bouleversée. Pas un promeneur. Des cadavres qui rêvent, aplatis, le nez sur le trottoir.

On aurait fusillé, séance tenante, quelques membres de la Commune pris dans la bataille. Ces exécutions immédiates seraient le fait de soldats exaspérés.

Il faut attendre pour savoir l’exacte vérité. Mais une des grandes craintes, c’est le sort des otages. Depuis l’entrée des troupes dans Paris, le Comité de salut public n’a pas donné signe de vie. Ce silence épouvante, on craint que les misérables aient agi. Ce matin, j’ai même entendu dire que la Préfecture de police brûlait. Le feu y aurait été mis par une bande de scélérats, pour y étouffer vifs les nombreux prisonniers arrêtés depuis deux mois. Je crois les fanatiques capables de tout. S’ils ont commis un tel crime, l’armée, qui est déjà furieuse contre eux, les massacrera jusqu’au dernier sur la place de l’Hôtel de Ville. À ce moment de justice suprême les chefs ne seront plus maîtres des soldats.

Que l’œuvre de purification s’accomplisse !

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( ZOLA (Émile), Œuvres Complètes (Tome 4), Paris, Nouveau Monde, 2002 ) - (Source image : Édouard Manet, Portrait d'Émile Zola (détail), 1868, huile sur toile, Musée d'Orsay, The Yorck Project, © Wikimedia Commons)
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