4e lettre d’Émile Zola sur la « Semaine sanglante » de la Commune

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Paris brûle.

« Paris brûle ! » L’incendie gagne Paris mais le dénouement final est proche. 4ème lettre de Zola sur la « Semaine sanglante » de la Commune.

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Le 25 mai 1871

Au journal le Sémaphore de Marseille,

 

Je vous écris, dans l’horreur d’un effroyable incendie. Paris brûle. La journée d’hier, la date du 24 mai 1871, restera inscrite en chiffre de deuil dans notre histoire. Jamais en pleine civilisation, un aussi épouvantable crime n’a ravagé une grande cité.

 

Je vous ai souvent dit mes craintes. Je vivais au milieu des bandits, je sentais ce dont ils étaient capables. Je flairais quelque crime lâche, et si je ne croyais pas aux mines, aux torpilles, c’est que ce sont là des engins militaires dont on ne sert qu’avec un certain courage. Les hommes de l’Hôtel de Ville ne pouvaient être que des assassins et des incendiaires. Ils se sont battus en brigands qui lâchent honteusement pied devant les troupes régulières et se vengent de leur défaite sur les monuments et les maisons. On peut les suivre aux ordures et aux ruines qu’ils font sur leur passage. Quand ils se sont vus traqués, anéantis, ils ont voulu s’ensevelir sous un crime affreux qui fera maudire leur mémoire dans les siècles. D’un coup, et comme adieux suprêmes, ils ont fait en une fois tout le mal qu’ils se promettaient de faire plus méthodiquement, si on les eût laissés encore quelque temps au pouvoir.

 

À chaque heure, l’étreinte de l’armée se resserrait, la défense se trouvait de plus en plus aux abois.

 

C’est alors que les insurgés ont réalisé leur atroce menace de brûler Paris plutôt que de se rendre. L’incendie a éclaté sur dix à quinze points à la fois. Les misérables ont certainement obéi à un mot d’ordre. D’ailleurs, le mode de destruction est partout le même, ce qui fait de cet incendie multiple une véritable consigne. Partout le pétrole a été employé ; les fédérés en ont versé des tonneaux entiers sur les parquets ; d’autres, armés de gros pinceaux, ont été surpris badigeonnant les murailles d’une épaisse couche de la matière inflammable. C’était une furie sombre, un mauvais rêve effrayant, des êtres fous de rage secouant une pluie de feu sur la cité agonisante.

 

À la fois, les Tuileries, le ministère des finances, le Conseil d’État, le palais de la Légion d’Honneur, la Cour des comptes, le Palais-Royal, la Préfecture de police, l’Hôtel de Ville se sont mis à flamber avec une violence inouïe. Les flammes, en un instant, se sont élevées à une hauteur prodigieuse. Le ronflement de l’incendie devait s’étendre à plusieurs lieues. Malgré le soleil éclatant, on distinguait ces colonnes, ces piliers formidables de flammes qui montaient jusqu’au ciel, comme soutenant de leur fût rougeâtre la voûte bleue. Le nuage de fumée qui s’est ensuite étendu sur Paris a caché le soleil, pareil à un brouillard maudit, et de cette nuée couleur de rouille, pleine de flammèches incandescentes, est tombée une neige noire de débris de papiers brûlés. Que de richesses historiques perdues en un jour ! J’ai ramassé des documents et des titres de toutes sortes, légers chiffons de gaze sombre sur lesquels on lisait encore des fragments d’écriture.

 

Quand ce cri a couru Paris : les Tuileries brûlent, le Louvre est menacé ! la consternation a été grande, et j’ai vu des hommes, restés à l’écart jusqu’alors, qui se sont portés en foule sur le lieu du sinistre pour protéger nos richesses artistiques, notre Musée, un des plus complets de l’Europe. Mais la troupe était à l’œuvre, le Louvre était sauvé. Des Tuileries, il ne reste debout que le pavillon de Flore, reconstruit dernièrement. Le pavillon de l’Horloge s’est écroulé vers quatre heures. Aux finances, il n’y a plus que quelques murs noircis. L’Hôtel de Ville paraît moins endommagé. On ne peut d’ailleurs rendre encore un compte exact du désastre. […]

 

Le but des insurgés était bien d’anéantir Paris entier. Ce rêve effroyable terrifie l’imagination. Ils ont espéré qu’il suffirait d’allumer les monuments publics comme d’immenses torches, pour que le feu se communiquât aux maisons et que la ville entière, de quartier en quartier, disparût dans les flammes. Puis, comme les édifices n’incendiaient sans doute pas la ville assez vite, ils se sont répandus par petits groupes dans les rues et ont essayé de jeter des bombes à pétrole dans les maisons par les soupiraux des caves. Sur plusieurs endroits, on a ainsi arrêté des hommes, jusqu’à des femmes et des enfants, qui cherchaient à activer de la sorte l’incendie. Comme vous voyez, c’est le crime organisé. Des propriétaires se sont mis à garder leurs maisons, le fusil chargé, menaçant de tirer impitoyablement sur tous les individus suspects qui s’approcheraient de trop près.

 

Vers midi, des pompiers sont arrivés de la banlieue en grande nombre. On nous a appris que des dépêches avaient été envoyées dans un rayon de cinquante lieues pour appeler en hâte tous les corps des pompiers des communes environnantes. Cela prouve les inquiétudes vives du gouvernement. À Paris, les quartiers les plus éloignés du centre sont dans la terreur, tout le monde croit que c’en est fait de la ville, et que l’émeute emploiera ses quelques heures à consommer son œuvre de destruction.

 

Je renonce à vous rendre l’aspect de Paris. On a passé la nuit dans une sorte d’aurore sanglante. Le ciel était livide, comme cuivré par l’approche d’un terrible orage et traversé par des éclairs rouges qui l’éclairaient largement. Et la fusillade ne cessait pas. On se battait dans cette épouvante, sous ce ciel diabolique qui faisait rêver à toutes les horreurs d’un enfer dantesque. Non, jamais pareil cauchemar n’a secoué un peuple, l’imagination des poètes les plus sombres est pauvre à côté de cette réalité, de cette bataille enragée dans la lueur fauve des incendies.

 

La vie est suspendue. Ce matin, Paris a manqué de pain. Mais Paris ne songe à manger. Les habitants, emprisonnés chez eux, écoutent les dernières convulsions de la lutte. Par instants, une tête effarée paraît à une fenêtre, consultant le ciel en flammes, regardant si l’incendie est loin encore. Dans les rues désertes, des curieux filent rapidement le long des murs. Pas une boutique ouverte. J’ai pensé à Pompéi, quand le Vésuve vomissait un torrent de flammes et qu’une pluie de cendre recouvrait la ville morne. […]

 

Les soldats […] sont furieux ; si on les laissait aller en avant, ils passeraient dans les flammes pour aller étrangler de leurs mains ces misérables qui se vengent d’une façon si criminelle. L’incendie de Paris a mis le comble à l’exaspération de l’armée. Comme je vous le disais hier, il faut laisser passer la justice de Dieu. Ceux qui brûlent et qui massacrent ne méritent pas d’autre juge que le coup de feu d’un soldat.

 

L’émeute est vaincue. Les Tuileries, le Palais-Royal, toute la rive gauche étaient à nous, hier soir. À l’heure où je vous écris, le drapeau tricolore doit flotter à l’Hôtel de Ville. […]

 

Maintenant, ce ne sont plus que les fous et les enragés qui se battent. On n’a pas encore de nouvelles des otages, mais des gens qui brûlent une ville n’ont pas dû reculer devant le massacre des prisonniers. Aussi éprouve-t-on les plus grandes inquiétudes. Et il faut attendre ! On ne connaîtra pas la plaie dans toute son horreur que lorsque la lutte sera terminée. Qui sait quels spectacles nous garde le dénouement ? Ce dénouement est là, on le touche de la main, et cependant, en écoutant les derniers coups de canon, on éprouve un frisson mortel, on se demande si demain Paris ne sera pas un cimetière plein de cadavres et de débris fumants, un champ maudit et désert, comme les champs de Babylone et de Thèbes.

 

( ZOLA (Émile), Œuvres Complètes (Tome 4), Paris, Nouveau Monde, 2002 ; Image : © D.R. )
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