6e lettre d’Émile Zola sur la « Semaine sanglante » de la Commune

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Paris est dans la stupeur.

« C’est fini ». La terreur des insurgés fait place à la « terreur du feu », Paris est en braises et Zola, reporter spécial dans les derniers jours de la Commune, s’insurge sans fin contre ces « misérables » Communards.

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Le 27 mai 1871

Au journal le Sémaphore de Marseille,

 

C’est fini. Paris est dans la stupeur. Après la crise horrible, un affaissement mortel s’est emparé de la cité. Une tristesse morne pèse sur les maisons. On va dans les ruines, avec la lente démarche des ombres. La foule, énorme sur certains points, regarde brûler les édifices d’un air idiot, sans même songer à travailler au sauvetage des dernières épaves. À ce point de misère, on devient brute ; l’épouvante a passé dans les cerveaux avec un tel fracas que l’organisme humain et social en gardera longtemps l’atroce ébranlement.

 

On n’entend plus qu’une fusillade affaiblie dans les quartiers de l’Est. Belleville, bombardé, mitraillé, a dû se rendre, à merci. La résistance a été vive entre Ménilmontant et le Père-Lachaise. L’émeute agonise dans un cimetière, et les derniers cadavres n’auront pas un long voyage à faire. Sur la rive gauche, nos troupes sont victorieuses. Les forts sont pris. On n’a plus qu’à éteindre les incendies. […]

 

Il faut attendre l’interrogatoire de certains coupables pour connaître l’exacte vérité sur l’incendie colossal qui dévore Paris. Il est évident qu’une organisation minutieuse a présidé à ce crime. Il y avait, paraît-il, un corps spécial chargé de faire sauter et de brûler la ville. Beaucoup de femmes étaient enrôlées. Les réquisitions de pétrole et d’huiles minérales dont je vous ai parlé dernièrement, et que je croyais faites pour parer l’éventualité du manque de gaz d’éclairage, n’avaient pour but que de mettre des matières inflammables entre les mains des incendiaires. […] Nous ne savons pas encore toute la vérité. Paris a échappé à une destruction complète. On a découvert des mines d’une puissance inouïe, dans les égouts et dans les caves de certains monuments. Ce travail souterrain, ces engins auxquels je ne pouvais croire, étaient toujours prêts ; s’ils se battaient mal au grand jour, les insurgés mettaient un génie et une activité diaboliques à fouiller le sol. Sans doute ils n’auront pas eu le temps, dans la débâcle, d’accomplir leur œuvre méthodiquement, et bien des quartiers condamnés sont de la sorte restés debout. […]

 

Après la terreur rouge, il règne en ce moment à Paris une terreur nouvelle et particulière, que je nommerai la terreur du feu. Les habitants croient marcher sur un volcan. Bien que la troupe soit victorieuse, et même dans les quartiers occupés par les soldats, les gens frissonnent, s’attendent à quelque explosion formidable. La croyance entêtée du plus grand nombre est est que les incendiaires ne s’arrêterons pas, même après le rétablissement de l’ordre, et que, pendant de longs mois, des incendies se produiront sur tous les points de Paris. […] La moitié de Paris a peur de l’autre. De même qu’on faisait la chasse aux espions prussiens, on fait la chasse aux incendiaires. Si on a le malheur de s’arrêter contre un pan de mur, on voit aussitôt des regards sombres se fixer sur vous et épier vos moindres mouvements. Panique atroce qui ne laisse pas une heure de repos et qui fait de Paris, en ce moment, une prison intolérable, une sorte de gigantesque cabanon de fous, où les habitants se disputent entre les derniers murs croulants de la ville.

 

J’ai réussi à faire une promenade dans Paris. C’est atroce. Je ne reviendrai pas sur les spectacles lamentables dont vous trouverez la description dans tous les journaux. Je veux seulement vous parler des tas de cadavres qu’on a empilés sur les ponts. Non, jamais je n’oublierai l’affreux serrement de cœur que j’ai éprouvé en face de cet amas de chair humaine sanglant, jeté au hasard sur le chemin de halage. Les têtes et les membres sont mêlés dans d’horribles dislocations. Du tas émergent des faces convulsées, absolument grotesques, ricanant par leur bouche noire et ouverte. Les pieds traînent, il y a des morts qui semblent coupés en deux, tandis que d’autres paraissent avoir quatre jambes et quatre bras. Oh ! Le lugubre charnier, et quelle leçon pour les peuples vantards et chercheurs de batailles ! […]

 

Justice a déjà été faite d’un grand nombre de ces misérables. Millière, Martin, Vidal, Vallès, Amouroux, Vaillant, Lefrançais, Jourde, d’autres encore dont j’oublie les noms, ont été pris et fusillés hier. On annonce aussi la mort du peintre Courbet, qui se serait empoisonné dans sa prison, selon les uns, et qui suivant d’autres, y serait mort d’un coup de sang. Je ne crois pas au poison. Courbet était un gros homme, vaniteux et bête, que la croyance dans le succès de la Commune a pu griser, et qui s’est compromis avec l’espoir, depuis longtemps caressé, d’être ministre des Beaux-arts ; mais il n’était pas de la pâte dont on fait les grands courages et les fanatiques révolutionnaires. Ah ! le pauvre homme ! ce sont ses amis, avec leur prétendu art social, qui l’ont jeté dans cette épouvantable catastrophe. Grand buveur, épaissi par la bière, d’une douceur d’enfant avec ses larges épaules, il n’était qu’un paysan matois, qu’un citadin déclassé, qu’un grand peintre très épris de sa peinture. Celui-là, je l’aurais remis en liberté, en lui infligeant, comme punition, de faire tous les ans une neuvaine devant la Colonne remise debout. La version du coup de sang me paraît logique, car les conséquences de son escapade ont dû l’étouffer, dès qu’il a cru sentir son cou gros et court entre les doigts du bourreau. Je vous l’avoue, je suis navré de cette mort. Il faut avoir connu l’homme pour savoir quel grand enfant c’était, avec son parler gras de Franc-Comtois. Il aura fallu que le drame fût complet et que ces misérables, qui ont voulu brûler le Louvre, aient réussi à rendre fou un des artistes les plus étonnants des temps modernes.

 

Cette nuit et tout ce matin, on a cru que les insurgés avaient allumé un quartier de Paris. Le ciel n’avait pas encore eu une teinte aussi sanglante. Vers minuit, on eût dit positivement qu’une mer de sang roulait là-haut ses flots rouges. On n’a pas fermé l’œil, les habitants de chaque maison montaient la garde devant les portes. Il n’y a qu’un instant que le calme commence à se faire. On a appris que cet épouvantable incendie avait lieu aux Abattoirs de la Villette et qu’on venait enfin de se rendre maître du feu.

 

La soirée nous garde-t-elle quelque nouveau désastre ? Le canon se tait, la population se remet à espérer. Le bruit circule que les journalistes, prisonniers de la Commune, ont été fusillés à la Roquette.

 

( ZOLA (Émile), Œuvres Complètes (Tome 4), Paris, Nouveau Monde, 2002 ; Image : © D.R. )
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