9ème lettre d’Émile Zola sur la Semaine sanglante de la Commune

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Paris se réveille de son cauchemar.

Pour Zola, la guerre est finie : Paris « se réveille de son cauchemar », compte ses blessés, évacue les morts, désarme la population. C’est l’heure des bilans : « Paris respire ».

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30 mai 1871

Au journal le Sémaphore de Marseille,

La lutte a duré une semaine ; commencée un dimanche, elle s’est terminée le dimanche suivant, après vingt-sept jours de batailles héroïques et d’angoisses indicibles. Au milieu de l’effarement, nous ne pouvons encore nous rendre compte des faits, nous n’en possédons qu’un ensemble même confus. Mais cette sinistre semaine aura ses historiens, et c’est alors que les sept jours mémorables prendront leur place dans nos annales, pages noires et maudites de l’histoire, convulsion suprême qui enseignera à nos enfants le respect de la liberté et de l’ordre.

Je n’ai plus aucun fait militaire à vous conter. La grande préoccupation de Paris est maintenant le désarmement complet de la garde nationale. Il y a deux mois, jamais la bourgeoisie parisienne n’aurait consenti à rendre ses fusils. Mais, aujourd’hui, les habitants comprennent l’impérieuse nécessité qu’il y a à empêcher toute éventualité d’insurrection nouvelle, et la plupart apportent d’eux-mêmes aux mairies les armes qu’on leur a confiées pendant le siège.
Ce désarmement est toute une opération longue et difficile. On y travaille depuis l’entrée de l’armée, et la besogne est loin d’être finie.

Il y a eu d’abord un premier désarmement, pendant la lutte même. À mesure que les troupes s’emparaient d’un quartier, les rues étaient visitées, ordre était donné aux habitants d’apporter les armes et les munitions à certains endroits désignés, aux mairies surtout. En outre, des recherches particulières avaient lieu dans les maisons signalées. […]
Aujourd’hui, les visites domiciliaires continuent. On y emploie des soldats de la ligne, conduits par un officier et précédés d’agents de police. Dans toutes les rues, on rencontre de ces détachements que suivent des voitures, chargées peu à peu d’armes de toutes sortes, chassepots, revolvers, sabres, baïonnettes, etc. L’ordre, pendant la bataille, était donné de briser tous les fusils à piston et à tabatière, pour ne conserver que les chassepots. Je crois qu’aujourd’hui on emballe tout. Ce désarmement a un côté pittoresque qui m’a frappé. On dirait le déménagement d’un arsenal.

D’ailleurs, cette terrible opération, dont la pensée seule faisait frémir les gens de l’ordre, s’accomplit au milieu d’une sorte d’enthousiasme. C’est à qui se débarrassera le plus vite de son fusil. J’ai vu des femmes jeter dans les charrettes les armes de leurs maris avec des rires de soulagement. Enfin la maison était débarrassée de tout cet attirail militaire qui aura fait trembler les mère et les épouses pendant près d’une année. Le malheur s’était assis au foyer, depuis qu’il y avait là, pendu au mur, un fusil et une cartouchière. Le malheur va-t-il disparaître avec les armes ? Est-ce fini de jouer lugubrement au soldat ? Et toute la famille se réjouit, en pensant qu’on va remplacer par les outils du travail ces instruments de destruction.

Je n’ai pas entendu parler d’un seul fait de résistance. Dans quelques jours, le désarmement sera terminé, la garde nationale aura vécu ; car il est peu probable qu’on la réorganise : le service militaire devenant obligatoire, il est inutile d’entretenir, dans les villes, à côté de l’armée, une milice qui ne serait qu’un danger pour l’ordre de la cité.

Paris se réveille de son cauchemar. Hier la nouvelle de la reddition du fort de Vincennes, dernier rempart de l’émeute, a été accueillie par des cris de joie. Toutes les rues sont pavoisées des trois couleurs. Ce ne sont pas des réjouissances, les drapeaux flottent sur des ruines ; c’est une joie profonde, triste encore, donnée tout entière à une pensée de salut. On sourit au calme qui renaît, et l’on rêve déjà la résurrection. Les forces vitales de notre pays sont si énergiques que dans quelques mois les étrangers chercheront sans doute avec étonnement les plaies de nos désastres, pansées et cicatrisées.

J’ai senti dans l’air plus limpide ce souffle de renaissance. Paris, je vous l’affirme, a un immense désir de redevenir la grand ville reine de l’Europe. Au travers de ces décombres, poussent déjà les espoirs et les volontés de guérison immédiate. Cela se lit sur les figures. Tout ce peuple va se mettre à la besogne sainte. On lavera la cité et l’on en refera d’enthousiasme la merveille du monde.

Dimanche et hier, Paris a commencé à descendre dans les rues pour juger du désastre et voir quel effort il lui faudrait faire pour remettre sa gloire debout. Les boulevards, les abords de monuments étaient envahis par la foule. On s’indignait, on reprenait pied dans la réalité, en voyant les ruines au grand jour. Peu d’édifices disparaîtront tout à fait. On espère en conserver la presque totalité, à l’aide de réparations plus ou moins graves.

Le temps était superbe ; les femmes rassurées, souriantes déjà, se promenaient en tenant des enfants à la main. Une grande émotion m’a pris en face de cette résurrection de mon cher Paris. Mais il ne peut périr ! Le bain de sang qu’il vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité, pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur. Ceux qui essayèrent de le tuer par le soupçon et le mépris, comme la Commune a essayé de le tuer par le feu et la pioche, verront également un jour leurs armes brisées dans leurs mains.

Les cadavres ont disparu, surtout dans les quartiers du centre. Les boutiques ouvrent timidement. Depuis ce matin, l’approvisionnement de la ville est rétabli. Les bouchers qui avaient fermé ont leur étal garni. La panique, la peur des incendiaires se calme, grâce à la vigilance des habitants. Aucun incendie ne s’est déclaré depuis dimanche. […]
Aujourd’hui Paris respire, et notre armée a retrouvé sa gloire militaire.

 

zola

 

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( ZOLA (Émile), Œuvres Complètes (Tome 4), Paris, Nouveau Monde, 2002 ) - (Source image : Émile Zola, photographie de Nadar, © Wikimedia Commons)
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