Lettre de Nicolas Franck à son enfant à naître

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Apprends de nos erreurs comme de nos réussites.

Aux lendemains des attentats terribles survenus vendredi soir à Paris, Nicolas Franck prend la plume sur son blog pour écrire à son enfant à venir.

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15 novembre 2015

Bonjour toi,

Il y a un peu plus d’un mois j’ai appris que tu allais venir. Quelques minutes d’attente dans une salle de bain. Quelques minutes où tout est possible, les minutes de Shrödinger… Puis la révélation où joie et inquiétude se mêlent : seras-tu en bonne santé ? serons-nous à la hauteur ?…

Tu es un enfant attendu, par moi déjà, futur papa un peu sur le tard je me suis plusieurs fois demandé si j’aurais un jour le bonheur d’être père, et par nous deux car nous avons très envie de voir ainsi concrétisé notre amour. Tout est arrivé très naturellement, très simplement. Attention même si tu es très attendu tu ne seras pas un enfant roi, ne rêve pas ! Enfin… on fera au mieux.

Cela fait donc maintenant 1 mois et demi que je sais que tu es là, en train de grandir, de te développer. Avec toutes les complications possibles en début de grossesse l’habitude est de ne rien dire à notre entourage avant 3 à 4 mois de grossesse, au moins avant la première échographie. Donc personne ne sait encore que tu es là si ce n’est ton papa et ta maman. Nous sommes pressés de l’annoncer, espérons que tout se passera bien et impatient de te rencontrer. Mais il nous faut attendre, c’est normal. C’est une impatience très classique, que vivent tous les parents. Je trompe cette solitude et cette impatience en te parlant dans ma tête, où à haute voix en me penchant vers toi, cela fait d’ailleurs bien rire ta mère. Ca aussi je crois que c’est normal.

Pourtant aujourd’hui, samedi 14 novembre 2015 ce mode de communication ne me suffit plus. Hier il s’est passé un évènement barbare sans précédent qu’il faudra que tu intègres dans ton identité. Et ça ce n’est pas normal.

Comment auras-tu connaissance de cet évènement pour la première fois ?

Pour ma part j’espère que cela sera dans un petit encart de livre d’Histoire et que toi et tes amis vous ferez des vannes dessus tellement cela vous paraitra irréaliste et éloigné de votre quotidien.

Je redoute que cela ne soit en bonne place d’un de tes livres d’Histoire comme l’acte fondateur, le commencement de quelque chose d’encore plus terrible.

En fait ça ne serait pas si mal si tu n’en entendais jamais parler à l’école, cela montrerait que cela n’a pas eu d’impact direct sur ton monde, mais il faut que tu saches, que tu comprennes les évènements que nous vivons alors que tu t’apprêtes à nous rejoindre.

Il faut que tu saches, même si je ne sais pas quoi dire, même si je ne sais pas par où commencer, même si cela parait inutile…

En fait je ne sais même pas ce qu’il adviendra de ces quelques lignes : vais-je les laisser dans mon ordinateur ? les consigner dans un carnet que je te donnerai plus tard ou les publier. Je sais juste que c’est frustrant de ne pouvoir parler de mes inquiétudes de futur père avec personne d’autre que ta maman car personne ne sait encore que tu es là, alors j’écris.

Soyons factuel, hier soir un peu avant 22h des fous se sont fait sauter près du stade de France, d’autres se sont baladés dans des rues de Paris en tirant sur les passants et pour finir d’autres ont pris en otage une salle de spectacle ont tiré sur les gens puis se sont fait exploser eux aussi. Actuellement 128 morts sont à dénombrer et 250 blessés.

J’ai appris cela pendant que cela se passait, j’étais à 2 km, dans un lieu qui aurait pu être une cible. Dans la voiture qui me ramenait ensuite à travers les rues de Paris j’ai pensé à ta maman et j’ai pensé à toi. Pas vraiment par peur pour ma vie mais bien plus en me demandant dans quel monde tu allais grandir.

Revenons aux faits, j’ai dit des fous, c’est plus compliqué que ça en fait. C’est ce que l’on appelle des extrémistes ; portés par une idéologie fondée sur une lecture fausse de textes religieux, excités et téléguidés par des chefs de guerre qui sont bien loin, ils sont prêts à mourir pour tuer un maximum d’autres personnes. Pourquoi ? Pour terroriser les populations, venger les actions de notre armée qui s’est engagée en Syrie, mener une guerre sainte contre notre mode de pensée.

Est-ce que ça marche ?

C’est compliqué de te répondre maintenant, moins de 24h après tout ça oui on a un peu peur mais cela ne nous empêche pas de vivre. Rester terrés chez nous ce serait les laisser gagner un peu. Nous sommes samedi, ta maman et moi sommes allés travailler ce matin, en espérant que notre travail soit utile pour les autres.

Est-ce vraiment un acte sans précédent ?

Oui et non. Il y a déjà eu des attentats terroristes qui visaient le grand public. Je me souviens, quand j’étais tout petit j’avais entendu parler de bombes dans le RER à Paris. Il y en a eu avant et il y en a eu depuis, mais on a renforcé la sécurité pour tenter de nous protéger au mieux. Hier soir ce n’était pas seulement des bombes mais des gens qui froidement en ont assassinés d’autres en sachant qu’ils allaient mourir ensuite. Non ce n’est pas complètement inédit, malheureusement on a vu cela il n’y a pas très longtemps contre la communauté juive. Et il y a moins d’un an deux extrémistes sont entré dans la rédaction du journal Charlie Hebdo, tu sais le journal vert qui est dans les toilettes, et ils ont tué un grand nombre de personnes qui réalisaient le journal. Ils ont notamment tué Cabu, un dessinateur marrant que tout le monde décrivait comme très gentil. Moi je me souviens de lui quand j’étais petit, dans mon émission préférée à la télévision, avec beaucoup d’humour il essayait d’apprendre aux enfants à dessiner. Bon ça n’a jamais vraiment marché sur moi mais je me suis appliqué. Et surtout on avait tous envie que ça soit notre grand frère. Oui, ils ont tués des gens pour des dessins, oui lui aussi ils l’ont tué lui aussi. Mais aujourd’hui il y a deux différences : ils n’ont pas visé spécifiquement une communauté ou une profession, ils ont tiré au hasard, sur tous ceux qui étaient là. Et après avoir tiré ils se sont fait exploser. Les méthodes étaient bien différentes, plus « professionnelles » et il semble qu’ils aient évoqué que ce n’était qu’un commencement.

Donc n’importe qui peut prendre une arme et tirer sur des gens dans la rue ou prendre en otage 1500 personnes dans une salle de spectacle ? 8 personnes peuvent terroriser 2 millions de parisiens ?

J’aimerais te dire que non. Mais honnêtement aujourd’hui je pense que oui. De manière illégale on peut se procurer assez facilement une arme de guerre, alors que légalement on ne peut acheter que des armes plus légères et c’est très compliqué. Là c’était clairement une action coordonnée mais même individuellement une personne peut faire beaucoup de dégâts. Je t’emmènerais dans des pays où j’ai vécu et dans lesquels l’armée est omniprésente, où les gardes devant les magasins ont tous des fusils à pompe et dans lesquels, forcément, cela ne peut pas arriver, en tout cas pas comme ça. Tu risques de penser que finalement c’est ça la solution. Qu’il faut répondre à la violence par la violence. Non ce n’est pas ça la solution, je ne sais pas comment te l’exprimer clairement et je ne sais pas quelle est vraiment la solution, s’il y en a une. Régir violemment c’est ce qu’ils attendent, c’est légitimer leur guerre.

Comment ça se passe le lendemain d’une telle journée ?

Tout le monde se réveille un peu grogui. On a du mal à réaliser, ce sont des lieux très connus que tous les parisiens connaissent. Les magasins sont fermés, les institutions sont fermées, les Champs Elysées sont vides, la tour Eiffel n’est plus éclairée, la ville Lumière est éteinte. L’état d’urgence est déclaré. La ville est un peu morte.

Ils ont gagné donc, vous êtes terrorisés ?

Non je ne pense pas. Nous reprenons notre souffle. Chacun, à sa vitesse, reprend son souffle, prépare la suite. J’ai eu beaucoup de personne au téléphone aujourd’hui, dont une amie qui habite au milieu des rues attaquées, c’est dur de panser ses blessures même si personne dans notre entourage propre n’a été tué ou blessé physiquement. On est meurtris mais pas amorphes. Déjà aujourd’hui des gens, français comme étrangers, se regroupent sur les lieux pour rendre hommage aux morts et pour montrer qu’il faut rester debout. C’est d’autant plus louable que l’on ne sait pas s’il y a encore des tireurs en liberté et que les rassemblements sont interdits par la police du fait de l’état d’urgence. En janvier après les attentats de Charlie Hebdo plus de 500 000 personnes étaient dans la rue pour manifester, tu ne peux pas imaginer l’impression que ça fait de voir cette unité, l’unité dans la différence et dans le respect de la différence des autres, tous unis. Ce sont des moments comme ceux-là qui redonnent foi en l’Humanité, ce sont des moments comme ceux-là qui font dire que d’autres voies que la violence sont possibles. Aujourd’hui des témoignages de soutien émanent du monde entier et nous sommes à l’aube de grands élans de rassemblement.

Oui mais finalement cela n’a rien changé ?

Si, des mesures ont été prises, de nombreux autres attentats ont été déjoués. Je pense notamment à l’action héroïque de soldats américains dans le Thalys. Mais le « vivre ensemble » ça ne se décrète pas, ça se travaille, c’est long et compliqué. Pourtant c’est la seule voie possible. Attiser la haine, laisser libre court à la colère, armer les uns et les autres c’est une escalade dangereuse qui peut mener tout le pays au chaos. Dans quelques semaines nous sommes amenés à voter pour des élections régionales et j’espère profondément pour nous, et pour toi, que les français rejetteront la haine de l’autre, qu’ils rejetteront l’extrême droite. Ce sera la guerre ou la paix, nous allons tous être acteurs de ce choix et ces élections seront un des premiers actes forts de ce choix.

Et si l’on déménageait ?

Fuir ? Jamais de la vie…et pourtant. En janvier je me suis rendu place de la République sans même me poser la question du risque pour le grand rassemblement. Le risque, bien que réel, n’était rien par rapport à l’union qu’il fallait afficher, rien par rapport aux idéaux qu’il fallait défendre. Aujourd’hui je ne sais plus, car aujourd’hui tu es là, ou plutôt tu es bientôt là. Cet après-midi, quelques mois auparavant, j’aurais aussi affiché mon recueillement sur les lieux du drame. Aujourd’hui on ne sait pas si tous les terroristes sont morts ou si certains sont encore en fuite et préparent autre chose. Aujourd’hui ta présence prête au questionnement. J’irai sûrement demain. Mais la question de déménager en province est là. Elle était déjà là auparavant car des opportunités professionnelles se dessinent. Aujourd’hui je n’ai pas de réponse… Et puis non, elle ne se pose pas. Tu ne seras pas un enfant de la peur !

2015 est une année trouble. C’est deux attentats ont meurtris la France et le monde mais ils ont aussi été l’occasion de démonstrations de solidarité et de défense de nos Valeurs, tout cela donne beaucoup d’espoir. Tu vas naître en juin/juillet prochain, tu ne seras pas un enfant de 2015 mais un enfant de 2016. Tu seras un enfant de l’après. C’est à nous de faire en sorte que ces évènements soient le creuset d’un monde meilleur, plus juste et plus éclairé. Inspire toi du vent qui va souffler dans les mois à venir pendant que tu grandiras dans le ventre de ta maman. Apprends de nos erreurs comme de nos réussites.

 

Nicolas Franck 

( https://lettresamonenfant.wordpress.com/ )