Lettre à Renaud de son frère, Thierry Séchan

3

min

Ton comportement actuel s’apparente à un lent suicide, un suicide à petit feu.

Renaud (né le 11 mai 1952) est l’un des chanteurs les plus populaires de l’Hexagone, avec à son actif une longue carrière et un grand nombre de classiques de la chanson française : qui ne connaît « Mistral Gagnant », « Laisse béton » ou encore la « Chanson pour Pierrot » ? Sur le plan personnel toutefois, Renaud Séchan a connu de sérieux problèmes d’addiction et d’alcoolisme. Cette lettre pudique et inquiète de son frère, qui l’a par ailleurs accompagné de longues années et a écrit sa biographie, témoigne des années noires du chanteur.

A-A+

Mon bien cher frère,

Cela fait des années que je ne t’ai pas écrit.

Si ma mémoire est bonne, mes dernières lettres remontent au début des années soixante-dix, lorsque tu avais quitté Paris (mais quitte-t-on jamais Paris ?) pour t’installer en Avignon. Dans les premiers temps, tu avais été hébergé dans l’appartement de notre tante Madeleine, femme médecin attachante et pittoresque. Elle t’avait inscrit au cours Pigier. Toi, le poète, l’artiste, le saltimbanque, au cours Pigier ! Heureusement, cela ne dura pas. Après quelques mois passés dans un studio, en compagnie d’un chaton et de jolies autochtones, tu remontas à Paname dont tu étais toujours amoureux.

À Paris, ce fut la ronde des petits boulots : vendeur de fringues, apprenti garagiste, libraire. Pour arrondir tes fins de mois, tu chantais dans les rues, les cours d’immeubles (qui rapportaient gros, à l’époque où les femmes étaient au foyer et s’y ennuyaient ferme), le métro. C’est là précisément que deux jeunes producteurs, Jacqueline Herrenschmidt et François Bernheim, te remarquèrent. En studio, ils te demandèrent de leur chanter tout ton répertoire, ce que tu fis d’autant plus volontiers que celui-ci à l’époque était plutôt maigrelet. Les deux producteurs retinrent la quasi-totalité de tes chansons.

Et ce fut Amoureux de Paname, où figurait l’emblématique « Hexagone ». J’avoue que ce premier album me laissa… perplexe. Tu ne chantais pas très bien, tes musiques étaient plutôt frustes (trois chansons en do-sol septième !) et tes paroles… Certes, c’était original, mais c’était aussi un peu bancal.

Quatre mille exemplaires vendus. C’était peu, bien sûr, mais ce n’était pas l’essentiel. L’essentiel, c’était que des critiques (Jacques Erwan, notamment) avaient tendu l’oreille. L’essentiel, c’est que des maisons de disques concurrentes de Polydor (Barclay en premier lieu) avaient bien envie de te « signer », toi, si atypique, si étranger à toute la production de l’époque.

Mais tu re-signas chez Polydor, et ce fut Place de ma mob, l’album qui te lança définitivement. Outre le tube « Laisse béton », l’opus contenait quelques petits chefs-d’œuvre d’humour et de poésie, tels que « Germaine », « Adieu minette », « Je suis une bande de jeunes », « Les Charognards » ou « La Bande à Lucien ».

Peu de temps après la sortie de Place de ma mob, tu fus programmé au théâtre de la Ville. Lorsque je te vis apparaître sur scène, je sus que tu allais devenir un grand artiste français, peut-être le plus grand.

La machine était lancée et elle ne s’arrêterait plus, à moins que tu n’en décides autrement.

En 1980, tu sortis Marche à l’ombre, un album d’une rare violence. Cette fois, le gentil loubard était devenu l’ange noir, comme en témoignait la pochette. De  « Marche à l’ombre » à « Où c’est que j’ai mis mon flingue ? », tu déclinais toutes les violences, des plus pittoresques (« L’Auto-Stoppeuse ») aux plus déchirantes (« Mimi l’ennui »). Succès considérable.

Après le merveilleux Bobino, après l’Olympia, c’est au Zénith que tu vas triompher, ce Zénith que François Mitterrand, notre cher président, inaugurera en ta présence en 1984.

En 1982, ce fut Le Retour de Gérard Lambert, un album un peu moins réussi que le précédent, mais d’une excellente facture. On retiendra le tonifiant « Mon beauf », les déchirants « Manu et La Blanche », ou encore le roboratif « Étudiant poil aux dents ».

À l’été 1983, avec Jean-Louis Roques, ton accordéoniste fétiche (tous les autres musiciens étaient américains), tu t’envolas pour Los Angeles, la mégapole inhumaine. Là, tu allais enregistrer l’un de tes plus beaux disques, « Morgane de toi » (musique du regretté Franck Langolff), ton premier album à passer la barre du million d’exemplaires. Un album drôle, émouvant, poétique.

La suite fut moins heureuse. Tu avais accepté – avec mon approbation, hélas – de participer au Festival international des jeunes et des étudiants à Moscou. Et ce fut une catastrophe. Ton concert se déroule en plein air, devant six mille spectateurs triés sur le volet. Sans être enthousiastes (les Russes ne te connaissent pas, après tout, même si on a distribué aux invités des traductions de tes textes), l’accueil est poli. Mais, en milieu de récital, au moment précis de « Déserteur », quand tu chantes « Quand les Russes, les Ricains / F’ront sauter la planète », deux mille spectateurs se lèvent et quittent les lieux. Humiliation.

À la fin du concert, en coulisses, tu laisses exploser ta colère devant les organisateurs. Mais le mal est fait. D’autant qu’une équipe de FR3 a tout filmé… Après la diffusion en France, sarcasmes et quolibets fuseront. Ce fut ta première blessure, le début d’un profond malaise qui allait marquer ta vie. Par la suite, tu m’appris que tes angoisses étaient beaucoup plus anciennes, ce dont je pris acte. Ton malaise perdura, augmenta, jusqu’à atteindre son paroxysme vers 1995.

Puis tu repris tes tournées, de Zénith en Zénith, tournées harassantes mais triomphantes. Désormais, ton public était intergénérationnel, tous âges et toutes classes sociales confondus.

En 1985, tu repartis enregistrer à Los Angeles. Cette fois, j’étais du voyage. Depuis trois ans, en effet, j’étais « directeur artistique » de tes éditions musicales. Pour toi, c’était une façon comme une autre de me sortir de la mouise. Appartement de fonction dans le Marais et carte bleue société qui me permettait d’entretenir, midi et soir, tous les parasites du quartier.

Toi et moi étions accompagnés par Jean-Philippe Goude, brillant arrangeur et réalisateur, mais aussi, hélas, sinistre compagnon de voyage. Si je me souviens bien, je ne crois pas l’avoir vu sourire une seule fois. N’importe. Son rôle dans la réalisation de cet album mythique fut prépondérant. Ambiance un peu tristounette, donc. Il te manquait une ou deux chansons. Par un bel après-midi californien je te vis écrire et composer à la guitare, en moins d’une heure, sur un canapé du studio, ton pur chef-d’œuvre, « Mistral gagnant ». Goude eut l’idée de génie (après coup cela paraît évident) de transcrire le morceau pour le piano. Avec les fameuses petites notes d’introduction et de conclusion.

Hélas, je ne vis pas la fin du disque. Au bout de quinze jours, établissant le bilan de notre « collaboration », je réalisai que je n’avais pas écrit une ligne et pas lu un seul livre en trois ans… Cela ne pouvait plus durer. Je te laissai un petit mot dans notre appartement et je filai à l’aéroport, direction Paris. Adieu, le logement de fonction ! Adieu, la carte bleue société ! Mais bonjour, ma liberté !

Le succès de « Mistral gagnant » fut triomphal. Une fois de plus, tu dépassas allègrement la barre du million d’exemplaires. Virgin, ta nouvelle maison de disques, rayonnait. Pour autant, tu n’allais guère mieux. Toujours ce même vague à l’âme, toujours ce désir d’oublier (quoi exactement ?) et, de plus en plus souvent, de noyer ton imparable malaise dans soixante-quinze centilitres d’alcool.

D’autant que les années à venir n’allaient pas être roses. À quelques mois près, tu perdis ton grand ami Pierre Desproges, puis ton vieux pote Coluche, le parrain de Lolita. C’est à Coluche que tu allais dédier Putain de camion, un album noir, au propre et au figuré (la pochette était toute noire, avec juste un bouquet de coquelicots au milieu), un album qui se vendit beaucoup moins bien que les deux précédents, pour l’excellente raison que tu avais refusé d’en faire la promotion.

Et tu déclinais… L’alcool devenait plus régulier, il te faisait office d’antidépresseur. Tu étais gagné par la paranoïa. Bientôt, Dominique ne put plus supporter cette vie. Elle te pria de déménager. Tu t’installas dans un grand appartement juste au-dessus de la Closerie des lilas. Naturellement, tu ne pus y vivre seul… Et c’est ainsi que, quelques semaines après, je vins habiter avec toi dans ce logement de deux cent trente mètres carrés.

Cinq ans sans dessaouler, ou presque. Cinq ans dans une solitude extrême, malgré la présence constante de tes proches. Et ton public qui attendait, qui attendait ton retour, un nouvel album, ton public presque aussi désespéré que toi…

Enfin, il y eut la bouée, le canot de sauvetage, sous la forme d’une jolie chanteuse nommée Romane Serda. Tu en tombas éperdument amoureux, tu produisis son album, tu l’épousas, tu lui fis un bel enfant, Malone. Surtout, tu enregistras « Boucan d’enfer », un magnifique album qui se vendit à plus de deux millions d’exemplaires.

Hélas, depuis quelque temps rien ne va plus. Tes vieux démons ont repris le dessus. Ton couple se délite, l’alcool a refait son apparition… La déprime est là, omniprésente. Tu dis à qui veut l’entendre que tu ne peux plus chanter. Je n’arrive pas à y croire. Un artiste n’arrête jamais de créer, voyons ! À moins qu’il ne se suicide, bien sûr… Mais il est vrai que ton comportement actuel s’apparente à un lent suicide, un suicide à petit feu. Que faire ? Te regarder sombrer les bras croisés ? Inimaginable ! Pour reprendre le slogan que tu avais fait imprimer dans Le Matin de Paris en 1988 afin d’inciter Tonton à se représenter : « Renaud, laisse pas béton ! »

renaud putain de vie fléouter

( Claude Fléouter, Renaud putain de vie, Paris, Fetjaine, 2012. ) - (Source image : Renaud Séchan dans les années 1980 © image d'archive magazine)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction

Lettre de Serge Reggiani à l’alcool : « Le salaud qui mérite une lettre, c’est toi, saloperie d’alcool. »

Lettre de Kurt Cobain à son ami d’enfance imaginaire : « Il vaut mieux brûler franchement que s’éteindre à petit feu. »

les articles similaires :