Lettre anonyme de Charles Baudelaire à Madame Sabatier

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N'y a-t-il pas quelque chose d'essentiellement comique dans l'amour ?

Charles Baudelaire (9 avril 1821 – 31 août 1867) fut au XIXème siècle le chantre audacieux d’une poésie moderne marquant à jamais un tournant dans l’histoire de la littérature. Intellectuel de renom, il figurait parmi les invités des salons d’Apollonie Sabatier, aux côtés de Gustave Flaubert ou Théophile Gautier. L’envoûtante jeune femme qui faisait tourner les têtes des penseurs devint la muse de Baudelaire, qui la considérait comme une image de perfection loin de toute tentation érotique. Voici une lettre anonyme qu’il lui écrivit pour partager avec elle quelques vers.

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Lundi 9 mai 1853

Vraiment, Madame, je vous demande mille pardons de cette imbécile rimaillerie anonyme, qui sent horriblement l’enfantillage ; mais qu’y faire ?

Je suis égoïste comme les enfants et les malades. Je pense aux personnes aimées quand je souffre. Généralement, je pense à vous en vers, et quand les vers sont faits, je ne sais pas résister à l’envie de les faire voir à la personne qui en est l’objet. — En même temps, je me cache, comme quelqu’un qui a une peur extrême du ridicule. — N’y a-t-il pas quelque chose d’essentiellement comique dans l’amour ? — particulièrement pour ceux qui n’en sont pas atteints.

Mais je vous jure que c’est bien la dernière fois que je m’expose ; et si mon ardente amitié pour vous dure aussi longtemps encore qu’elle a déjà duré, avant que je vous en aie dit un mot, nous serons vieux tous les deux.

Quelque absurde que tout cela vous paraisse, figurez-vous qu’il y a un coeur dont vous ne pourriez vous moquer sans cruauté, et où votre image vit toujours.

Une fois, une seule, aimable et bonne femme,
A mon bras votre bras poli
S’appuya ; sur le fond ténébreux de mon âme
Ce souvenir n’est point pâli ;

—Il était tard ; — ainsi qu’une médaille neuve
La pleine lune s’étalait,
Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,
Sur Paris dormant ruisselait.

Et le long des maisons, sous les portes cochères,
Des chats passaient furtivement,
L’oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,
Nous accompagnaient lentement.

Tout à coup, au milieu de l’intimité libre
Éclose à la pâle clarté,
De vous, riche et sonore instrument où ne vibre
Que la radieuse gaieté,

De vous, claire et joyeuse ainsi qu’une fanfare
Dans le matin étincelant,
Une note plaintive, une note bizarre
S’échappa, tout en chancelant

Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,
Dont sa famille rougirait,
Et qu’elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
Dans un caveau mise au secret.

Pauvre Ange, elle chantait, votre note criarde :
 » Que rien ici-bas n’est certain,
Et que toujours, avec quelque soin qu’il se farde,
Se trahit l’égoïsme humain ;

— Que c’est un dur métier que d’être belle femme,
— Qu’il ressemble au travail banal
De la danseuse folle et froide qui se pâme
Dans un sourire machinal ;

— Que bâtir sur les coeurs est une chose sotte ;
— Que tout craque, — amour et beauté,
Jusqu’à ce que l’Oubli les jette dans sa hotte
Pour les rendre à l’Éternité ! « 

J’ai souvent évoqué cette lune enchantée,
Ce silence et cette langueur,
Et cette confidence horrible chuchotée
Au confessionnal du cœur.

( Baudelaire, Correspondance, éd. Folio classique. )
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