Lettre d’amour de Sylvia Plath

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De la pierre au nuage, ainsi je me suis élevée.

Sylvia Plath (27 octobre 1932 – 11 février 1963) est une écrivaine américaine. Elle écrit ses premiers vers à huit ans. À dix-sept, elle conduit son apprentissage de poétesse avec autant de rigueur que de passion. L’auteur de La Cloche de détresse fascine, elle qui flirte avec la folie, comme Virginia Woolf et tant d’autres. Son suicide à l’âge de trente ans la transforme en véritable symbole, en « suicidée de la société des hommes ». L’écriture poétique de Sylvia Plath se mêle avec subtilité à une écriture parlée, langage d’une génération perdue. Cette lettre poème nous plonge directement dans l’intimité de celle qui n’aura de cesse d’avoir « une main dans la nuit ».

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Lettre d’amour

Pas facile de formuler ce que tu as changé pour moi.
Si je suis en vie maintenant, j’étais morte alors,
Bien que, comme une pierre, sans que cela ne m’inquiète,
Et je restai là sans bouger selon mon habitude.
Tu ne m’as pas simplement un peu poussée du pied, non —
Ni même laissé régler mon petit œil nu
À nouveau vers le ciel, sans espoir, évidemment,
De pouvoir appréhender le bleu, ou les étoiles.

Ce n’était pas ça. Je dormais, disons : un serpent
Masqué parmi les roches noires telle une roche noire
Se trouvant au milieu du hiatus blanc de l’hiver —
Tout comme mes voisines, ne prenant aucun plaisir
À ce million de joues parfaitement ciselées
Qui se posaient à tout moment afin d’attendrir
Ma joue de basalte. Et elles se transformaient en larmes,
Anges versant des pleurs sur des natures sans relief,
mais je n’étais pas convaincue. Ces larmes gelaient.

Chaque tête morte avait une vision de glace
Et je continuais de dormir, repliée sur moi-même.
La première chose que j’ai vue n’était que l’air
Et ces gouttes prisonnières qui montaient en rosée,
Limpides comme des esprits. Il y avait alentour
Beaucoup de pierres compactes et sans aucune expression.
Je ne savais pas du tout quoi penser de cela.
Je brillais, recouverte d’écailles de mica,
Me déroulais pour me verser tel un fluide
Parmi les pattes d’oiseaux et les tiges des plantes.
Je ne m’y suis pas trompée. Je t’ai reconnu aussitôt.

L’arbre et la pierre scintillaient, ils n’avaient plus d’ombres.
Je me suis déployée étincelante comme du verre.
J’ai commencé de bourgeonner tel un rameau de mars :
Un bras et puis une jambe, un bras et encore une jambe.
De la pierre au nuage, ainsi je me suis élevée.
Maintenant je ressemble à une sorte de dieu
Je flotte à travers l’air, mon âme pour vêtement,
Aussi pure qu’un pain de glace. C’est un don.

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( Sylvia Plath, Arbres d'hiver. Précédé de La Traversée, Gallimard, coll. «Poésie », 1999 ) - (Source image : Creatives Commons)
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