1ère lettre d’Émile Zola sur « La Semaine sanglante » de la Commune

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Paris n’a pas fermé l’oeil.

Le 22 mai 1871, Émile Zola comprend que la Commune entre dans sa phase finale. La meurtrière « Semaine sanglante » a commencé. En sept jours, les troupes du gouvernement Thiers reprennent Paris après deux mois d’insurrection, et écrasent les communards.
Témoin privilégié de cet événement historique, Émile Zola laisse un reportage épistolaire aussi exceptionnel que méconnu. En voici la première lettre…

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[Sans date]

Lette au journal Le Sémaphore de Marseille,

Je vous écris dans la fièvre. Je venais à peine, hier, de jeter ma lettre à la poste, qu’une grande rumeur annonçait l’entrée de l’armée dans Paris. Je me suis rapproché autant que possible d’un quartier occupé, j’ai écouté dans les groupes, j’ai, en un mot, fait avec conscience ma chasse aux nouvelles ; bon Dieu ! que de renseignements contradictoires, et comme je suis embarrassé pour vous écrire d’une façon courte et précise.

La grande nouvelle, c’est que le rempart a été franchi hier, entre trois et quatre heures, sur deux points à la fois, au Point-du-Jour et à Montrouge. […]

Je vous donne ces nouvelles sous toutes réserves, car la circulation devient de plus en plus difficile dans Paris. Il faut tout écouter et se résigner à ne pouvoir contrôler les renseignements vrais ou faux qui volent de bouche en bouche. L’effervescence est terrible. Les barricades sont gardées par des détachements qui ne laissent passer personne. La crise est venue, et cet effarement va durer jusqu’à la victoire complète de Versailles. Jusque-là, tous les journaux honnêtes étant supprimés, on ne saura que ce qu’on aura vu soi-même.

Vous avez dû connaître avant nous la version vraie de l’entrée des troupes. Cette entrée s’est faite sans coup férir. Un homme s’est avancé sur le pont abattu de la porte de Saint-Cloud, en invitant les soldats à s’emparer du bastion abandonné. Le lieutenant de vaisseau Trèves a pris alors possession du rempart avec une poignée d’hommes. Les fils des torpilles ont été coupés, et le reste de l’armée a passé par la brèche, dont le génie, en quelques minutes, a balayé les décombres. Les divisions Douay, Ladmirault, Clinchamp ont ainsi occupé le Point-du-jour, en essuyant seulement quelques coups de feu. À l’heure qu’il est, plus de soixante mille soldats ont franchi l’enceinte ; les grand-gardes sont bien en avant du viaduc.

Paris n’a pas fermé l’œil, cette nuit. Une canonnade excessivement violente n’a cessé de faire trembler les vitres. […]

On se demande maintenant combien de jours la bataille peut durer dans Paris. C’est là une grosse question sur laquelle il est difficile de se prononcer. Il faut compter surtout sur la dissolution, sur l’effondrement fatal de la Commune. Si la panique ne se mettait pas à l’Hôtel de Ville et dans la garde nationale, la lutte pourrait être longue et sanglante.

D’autre part, il faut se dire que tous les hommes du 18 mars ne vont pas fuir lâchement ; il en restera malheureusement quelques-uns qui se mettront à la tête des farouches et des désespérés. Je crois donc qu’il ne faut ni trop se réjouir ni trop frissonner. La besogne est loin d’être finie ; mais le dénouement viendra de lui seul, l’armée prendra l’Hôtel de Ville comme elle a pris le rempart, avec un peu de patience et des escarmouches dans les rues. Je ne crois pas plus à une victoire immédiate qu’à une défense acharnée. Pourtant, si je devais me prononcer, je pencherais plutôt pour la victoire immédiate.

D’ailleurs, je crains fort que la prise de l’Hôtel de Ville n’arrête pas la bataille. L’insurrection qui est partie de Montmartre, de la Chapelle, de Belleville, reviendra sans doute y mourir. Elle sera vaincue, mais son agonie peut avoir des conséquences désastreuses. Les affaires ne reprendront jamais que lorsque Paris sera pacifié. […]

L’agonie de la Commune aura été joyeuse. Avez-vous lu le décret proposé par le citoyen Vésinier, reconnaissant en bloc tous les enfants naturels ? La phrase est impayable : « Tous les enfants naturels non reconnus sont reconnus par la Commune et légitimés. » Ceci est du haut comique, et l’on croirait que ces messieurs ont semé les bâtards dans leur jeunesse, à ce point qu’ils chargent la patrie de donner une mère à leur nombreuse famille. Je ne vous parle pas de la proposition de brûler le grand livre et les titres de rente des fuyards, ainsi que de la suppression de tous les titres et de tous les ordres honorifiques.

Maintenant la farce est finie. Les bouffons vont être arrêtés : Rochefort est déjà sous les verrous, et nous espérons que les autres ne tarderont pas à l’y rejoindre. Le canon gronde d’une voix plus haute, ce sont les dernières horreurs et les dernières épouvantes de la guerre civile.

zozo

( Émile Zola, Œuvres Complètes (Tome 4), Paris, Nouveau Monde, 2002. ) - (Source image : Édouard Manet, Portrait d'Émile Zola (détail), 1868, huile sur toile, Musée d'Orsay, The Yorck Project © Wikimedia Commons)
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3 commentaires

  1. Bès

    Après ça, peut on avoir un minimum de considération pour Zola? « Maintenant la farce est finie. Les bouffons vont être arrêtés » des farceurs qui demandent des droits qu’on accordera 50 ans plus tard et qui se feront largement massacrer pour ça… Beau témoin.

  2. Staminer

    La peur donne des ailes sans pour autant faire des anges ! Zola reste quand même Zola. Un écrivain haït à droite et mal aimé à gauche. Mais mon cœur reste près de la Terre, comme du Ventre de Paris. Mon cœur reste aussi près du “ Voyage au bout de la Nuit ” , du voyage au bout du mépris, du voyage au bout de l’espérance. Les grands écrivains sont rarement de grands hommes. Ils sont des hommes sans plus. C’est d’ailleurs tout ce que nous pouvons leur demander.

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