Lettre d’Abdellatif Laâbi à sa femme

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Je veux que notre amour fasse émerger encore d'autres continents du cœur et de l'esprit.

Abdellatif Laâbi est un écrivain et intellectuel né au Maroc, à Fès, en 1942. Opposant au régime d’Hassan II, il est arrêté en 1972 et emprisonné pendant huit ans. Après sa libération, il s’exile en France où il mène une carrière littéraire plurielle, humaniste et engagée, entre roman, traduction et poésie. Ses « lettres de prison », envoyées pendant huit ans à son épouse Jocelyne, témoignent d’une grande tendresse.

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16 septembre 1975

Ma femme aimée,

[…] Moi aussi, je ressens toute la dureté de ton absence ces derniers temps. Tu étais si proche tout au long de ce procès et c’était exaltant de le savoir, de m’en assurer à chaque instant, de prendre tes yeux au moment où ils cherchaient à prendre les miens. Ton visage, tes gestes, ta voix, toute ta stature, oui tes pieds que je contemplais jusqu’à la brûlure. Avoir pu joindre nos mains, avoir pu joindre ce que je ne peux chanter que pour toi, mon amour.

Et maintenant penser à toi, penser à tout ce qui fut et ce qui sera, oui c’est dur, mais c’est aussi prendre conscience encore et toujours davantage que nous participons à une grande aventure et que nous assumons ses épreuves.

Un couple qui passe, le bonheur simple, la vie tout court, ce que disent les chansons, ce que la musique insinue, puis la mémoire de la plénitude, tout cela dans la trame de l’absence. Pour nous, tout a changé. Rien ne pourra être normal, statique, convenu. C’est comme la genèse d’un grand poème dont on reporte sans cesse l’écriture mai qu’on vit inlassablement dans toute sa vigueur, sa force d’éloignance (sic), sa fièvre, sa nouveauté. Et nous savons que ce poème n’est pas intimiste, c’est le poème d’une nouvelle histoire avec ses édifices et ses hommes et ses promesses d’une allégresse rare. Nous acceptons les souffrances de cet enfantement. S’il n’y avait pas cette mobilisation, ce don de nous-mêmes et ceux d’autres et d’autres encore, à quoi bon vivre, être heureux comme on a coutume de l’être, satisfaits de son corps et de son petit empire, collectionnant les idées pur le bon usage et les cérémonies ? e refus, pour mériter la parole, l’amour, notre humanité. C’est très beau de lire chez toi que tu ne « crois pas au malheur individuel », de sentir à quelle hauteur tu te places pour nous retrouver. Ce n’est pas de l’idéalisme, c’est simplement le signe de la présence du futur en toi, en nous.

Ma chérie, il faut comme tu le soulignes toi-même que notre dialogue devienne encore plus total, qu’il pulvérise toutes les limites qu’on nous impose u que les résidus de la femme et de l’homme anciens nous imposaient. Je veux que notre amour fasse émerger encore d’autres continents du cœur et de l’esprit. Nous aurons pour cela à être exigeants et fermes, en même temps qu’attentifs et ouverts. Nous nous transformerons ensemble. Il est vrai que l’initiative devra te revenir le plus souvent, étant donné que tu as maintenant une pratique plus riche que la mienne et parce que tu es confrontée à des problèmes plus complexes, plus concrets. Mais je ne manquerai pas de prendre d’autres initiatives et de discuter avec toi de toutes mes préoccupations.

Désormais, vendredi sera une fête, celle de ton sourire, de ta voix, de tes yeux pers. À toi ma tendresse.

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( Abdellatif Laâbi, Chroniques de la citadelle d'exil. Lettres de prison (1972-1980), La Différence, coll. « Minos », 2012. ) - (Source image : Conversation avec Abdellatif Laâbi dans une librairie strasbourgeoise, par "Ji-Elle", 2011 © Creative Commons)
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