Lettre d’Abdellatif Laâbi à sa femme

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Faire-jaillir les mots-caresses.

Abdellatif Laâbi est un écrivain et intellectuel né au Maroc, à Fès, en 1942. Opposant au régime d’Hassan II, il est arrêté en 1972 et emprisonné pendant huit ans. Après sa libération, il s’exile en France où il mène une carrière littéraire plurielle, humaniste et engagée, entre roman, traduction et poésie. Ses « lettres de prison », envoyées pendant huit ans à son épouse Jocelyne, témoignent d’une grande tendresse.

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2 juin 1976

Jocelyne, mon aimée,

Je réponds sans tarder à ta lettre du 30 mai. « Répondre » n’est pas ce qu’il aurait fallu dire. En fait, j’ai besoin de te parler après avoir lu cette lettre, te parler sans ordre du jour, sans prétexte, sans rien de préconçu. Être là, en face ou près de toi, faire-jaillir les mots-caresses, les mots porteurs d’offrande, invoquer, évoquer tout ce qui nous concerne, continents, humains, forêts en marche, arbres de notre tendresse. Écouter avec toi le silence où germent immédiatement nos mots, où prennent racine nos visions. Écrire comme ce fourmillement de la sève en chacun de nous lorsqu’il devient intenable de ne pas s’abandonner à l’autre, le rejoindre dans son intensité, l’élargir à ses propres confins. Écrire comme un acte d’ensemencement, lorsque terre et soleil se dépassent en tant qu’éléments pour éclater et s’unir dans l’apothéose de la vie féconde. Écrire comme une résurrection du corps et de l’intelligence. Ne pas parler de mon exil avec ses grilles, ses livres et son soleil cadenassé, ses oiseaux irréels et ses nuits carcérales. Je quitterai la douloureuse aphasie, j’ouvrirai enfin ma main pour libérer toutes les étoiles assassinées, les ruisseaux de convergence. Ne pas parler du sang, de la férule des avortements. Je dirai l’espoir heureux. Je veillerai à la beauté de nos aurores. Avec toi, mon aimée. Ainsi côte-à-côte.

J’ai été touché par les attentions des enfants à ton égard. Tu dois être heureuse de découvrir au jour le jour cet amour. Des moments pareils compensent bien des efforts et des irritations. On sent ainsi qu’on a contribué à faire fleurir de nouvelles sensibilités. Je fais confiance à nos enfants. Ils ont tenu bon face à l’épreuve. Et cette expérience sera une grande réserve de force pour eux à l’avenir […]

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( Abdellatif Laâbi, Chroniques de la citadelle d'exil. Lettres de prison (1972-1980), La Différence, coll. « Minos », 2012. ) - (Source image : Conversation avec Abdellatif Laâbi dans une librairie strasbourgeoise, par "Ji-Elle", 2011 © Creative Commons)
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3 commentaires

  1. vivi-49000@hotmail.fr

    J’aime beaucoup ce texte, ces mots si beaux, l’ensemble du texte nous envoie vers ces deux êtres qui s’aiment et parlent tout simplement sans embages. Les mots caresses sont de réelles caresses qui vous effleurent comme la brise de l’été, et , ils guérissent de tous les maux de notre société. Je viens de subir une grave opération et j’ai écrit à mon ancien compagnon : j’aimerai des saisons, des couleurs, des odeurs. J’aimerai également des bords de mer sous la pleine lune, courir dans les blés mûrs. J’aimerai des mots doux, des baisers dans le cou….. »La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie » auteur ancien et inconnu. j »ai la chance , de naitre une seconde fois, et j’ai très envie de voir de belles choses, des paysages , et je savoure les mots de Laabi c’est du miel, de la soie. C’est beau tout simplement.
    Viviane

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