Lettre d’Alain-Fournier à Jeanne Bruneau

5

min

Je vous ai aimée d'un amour plus haut que vous ne l'auriez voulu.

Alain-Fournier ( 3 octobre 1886 – 22 septembre 1914), auteur de Le Grand Meaulnes, est l’un des premiers écrivains français tombés sur le front. Jeanne Bruneau est, avec Simone, la seule femme avec laquelle Fournier a eu une liaison assez suivie. Ils se rencontrent sur les quais à Paris, près des Tuileries. Ils deviennent amants dans les jours ou semaines qui suivent, mais la liaison s’avère vite chaotique. Leur histoire durera deux ans : deux ans faits de ruptures et de réconciliations. Leur correspondance, dont voici un extrait, montre que le jeune homme élevait l’amour au rang d’idéal et ce qu’il reprochait à Jeanne venait du fait qu’elle ne croyait pas assez à ce sentiment. Cette lettre, qui n’est que le brouillon d’une lettre qui n’a jamais été retrouvée, met en valeur les sentiments paradoxaux et obsessionnels que l’auteur nourrit pour Jeanne. Il répond à une lettre de Jeanne dans laquelle elle lui fait croire qu’elle va revoir un ancien amant – qui n’était qu’un mensonge pour s’arracher à lui et le décourager. Il est à noter que ce qui se trouve entre crochet sont les passages raturés mais toujours lisibles.

A-A+

[Vers le 10 septembre 1910]

Ainsi, ma pauvre Jeanne, tout est fini et vous êtes retournée à votre misère, à votre existence perdue d’autrefois.

La lettre que j’ai trouvée à mon retour de Bourges et votre silence de quinze jours me disent assez que vous avez renoncé à tout et que vous passez des vacances comme celles de jadis.

J’en ai beaucoup souffert. Je n’ai pas de honte à le dire.

Je ne pouvais pas comprendre qu’après avoir connu l’amour qui vraiment soit l’amour, on en revienne si facilement à se vendre et à se perdre.

J’ai souffert au point d’inquiéter ceux qui sont avec moi. Mais mon mal est enfin apaisé ; j’ai retrouvé le peu de calme qu’il faut pour travailler.

Je ne vous écris donc pas pour une réconciliation. Pas non plus pour des reproches. Mais seulement pour faire cesser le silence, où tous les deux nous avons l’air de jouer au plus fort, et pour régler définitivement la situation.

J’ai deux ou trois choses à vous dire, avant la fin.

D’abord, vous devez comprendre maintenant que je ne vous ai pas fait souffrir par plaisir.

[Je souffrais moi-même de voir que vous ne changiez pas et que je ne pouvais pas vous pardonner parce que vous étiez prête à recommencer. Je vous ai fait souffrir parce que je voulais vous pardonner.]

Je vous ai fait souffrir parce que j’aurais voulu vous donner mon pardon et plus encore et j’aurais voulu que vous le méritiez.

Vous voyez maintenant comme vous m'[avez].

Je vous ai aimée d’un amour plus haut que vous ne l’auriez voulu. De là sont venus seulement

Je vous aimais jusqu’à vous pardonner et davantage peut-être. Mais

D’abord ceci : Il n’a tenu qu’à vous d’obtenir votre pardon et davantage peut-être. Mais, vous le voyez bien maintenant, j’avais bien raison de penser que vous ne changiez par et que vous étiez prête à recommencer

Je vous ai aimée d’un amour plus haut que vous ne l’auriez voulu. [C’est de là qu’est venu tout le mal. D’un amour qui ne supportait pas de bassesse. Et vous n’avez pas eu le courage de supporter cela.]

[De là est venue] notre souffrance à tous deux. Mais il ne faut pas dire pour cela que j’avais mauvais caractère. Il ne faut pas se quitter sur ce pauvre [tout] petit reproche.

D’un amour impossible

Vous n’avez pas eu le courage de supporter cet amour impossible, qui vous voulait jeune, belle et pure malgré tout.

Je vous ai aimée d’un amour impossible. D’un amour chaud qui restait un amour d’âme, quand même. Je vous voulais  jeune, belle et pure. Et votre âme pouvait advenir encore jeune, belle et pure c’est-à-dire heureuse. Il fallait souffrir un peu pour cela. Vous n’avez pas eu le courage qu’il fallait pour cela. Je ne vous jugeais pas comme tout le monde.

Mais, vous [vous ne demandiez qu’à être] vous jugiez comme tout le monde. Vous disiez : je suis comme les autres. [Et vous voyez bien, vous aviez raison et cet envoi qui me trompais [sic]]

[…]

Ne prenez pas ceci pour une lettre d’avances. Il est trop tard, maintenant, pour qu’on puisse parler d’avances entre nous.

Le délai que je m’étais fixé est écoulé. Vous êtes restée douze jours dans ce pays où vous avez autrefois commis toutes vos fautes.

Pour moi, puisque vous [êtes] avez pu rester à Bourges aussi longtemps sans m’écrire, c’est que vous êtes retournée à vos pauvres [misérables] aventures d’autrefois.

Je veux seulement essayer une dernière fois de vous

Je pouvais vous pardonner vous, parce que que je vous aimais. Je pouvais vous aimer. Je ne pouvais pourtant pas aimer vos fautes.

Je vous aimais, vous, si vous étiez définitivement innocente de ces fautes. Si vous en aviez eu dégoût. Mais dès l’instant où elles vous paraissent excusables, naturelles, dès l’instant où vous paraissiez prête à les recommencer, comment aurais-je pu ne pas souffrir et ne pas me révolter.

J’aurais voulu que mon amour effaçât tout. Qu’il fût pour vous tellement autre chose que tout ce que vous aviez connu !

Toutes les fois que nous sommes revenus l’un à l’autre, ce fut je me souviens la même déception.

J’aurais voulu qu’après mon amour, vous ne puissiez plus votre amour, vous ne croyez plus à cela, vous ne croyez plus cela possible.

J’aurais voulu vous apprendre ce que c’est que l’amour. À quelle hauteur on peut amener l’amour. Quelle force délicieuse et merveilleuse il peut donner à deux âmes.

Je n’aurais pas voulu vous juger comme tout le monde. Malgré tout, vous auriez été mon âme, à moi, et personne n’y aurait rien compris.

Mais quand je croyais que tout était sauvé et que nous étions tous les deux bien détachés, tous deux, c’est vous-même qui recommenciez à vous juger comme tout le monde le fait.

[Je voulais savoir] Après ma visite de l’autre jour, [si vous aviez le courage de ne rien ajouter à la lettre que j’ai trouvée en rentrant. Si vous avez le courage de rester douze jours sans moi] vous avez eu le courage de rien ajouter à la lettre que j’ai trouvée en rentrant, vous avez pu rester douze jours sans moi, à Bourges.

Ca n’aura été pour vous qu’une passade, une liaison, un petit ménage de qques mois, une aventure semblable aux autres.

Vous voyez bien maintenant que je n’avais pas si mauvais caractère ; que j’avais bien raison de souffrir [de]

Ainsi, ma pauvre Jeanne, [ainsi] tout est fini.

[Ainsi] Vous êtes retournée à toute votre misère, à toute votre pauvreté d’autrefois. Vous voyez que je n’avais pas tort lorsque je sentais jusqu’à la souffrance que notre amour était bien imparfait. Je n’avais pas tort de dire que

Le grand amour que je vous ai insufflé presque vous y avez si facilement renoncé par peur de souffrir un peu

J’aurais voulu que notre amour [soit] fût tout, toute la chose extraordinaire, unique et sans fin qu’est pour moi l’amour. Pour vous, ce n’a été sans doute qu’un petit nœud à défaut duquel on se contenterait d’un autre.

Vous comprendrez peut-être […]

Ainsi, ma pauvre Jeanne, tout est fini et vous êtes retournée à votre misère, à votre existence perdue d’autrefois.

[J’ai attendu jusqu’à aujourd’hui, ne croyant pas que vous me laisseriez, après ma visite de l’autre samedi, sur la lettre que j’ai trouvée en rentrant.] Mais je comprends maintenant que tout fini [sic] parce que vous

[Vous devez comprendre maintenant que j’ai raison de trouver notre amour imparfait et de souffrir puisque vous y avez si vite renoncé.]

J’en ai terriblement souffert.

La lettre que j’ai trouvée à mon retour de Bourges et votre silence de quinze jours me disent assez que vous avez renoncé à tout et que vous passe [sic] [sans doute] des vacances comme celles de jadis. […]

Je ne pouvais comprendre qu’après avoir connu l’amour qui vraiment soit l’amour on en revienne si facilement à se vendre et à se perdre

Tant d’impureté

[J’ai donc] souffert au point d’inquiéter ceux qui sont avec moi

[Je commence à guérir] mon mal est [maintenant] enfin apaisé

Mais j’ai [maintenant enfin] regagné retrouvé le peu de calme [et la paix] qu’il faut pour travailler. […]

D’abord pourquoi nous [qui] quitter ?

Vous me reprochez d’avoir été cruel et d’aimer à vous torturer. Vous auriez dû comprendre que cet amour était unique et tourmenté parce qu’il était profond, violent et presque fou, jeune

Ce que vous avez pris pour un amour charnel était aussi un grand amour d’âme. Vous le comprendrez plus tard.

Enfin, écoutez ceci : Vous m’accusez de vous quitter par excès d’orgueil, par excès de pureté pour un amour plus haut. Sachez que si vous en aviez eu le courage ce plus haut amour aura

Parce que je vous ai aimée d’un amour plus haut que vous ne l’auriez voulu. C’est ce qui vous a fait souffrir et c’est ce qui m’a tant fait souffrir. Tout le mal de vient de là mais il ne faut pas dire pour cela que j’avais un mauvais caractère. Il faut laisser [dire cela] cela [à votre sœur]. Quitter sur ce vilain petit reproche

[Nous avons renoncé à notre amour, moi par manque d’humilité

Mais avec un peu plus d’humilité, vous auriez eu un peu plus de courage, nous aurions fait deux amants modèles.

Je ne vous écris donc [aujourd’hui] ni pour vous faire des reproches ni pour vous demander une réconciliation. Je suis trop certain. Il est trop tard maintenant. Il y aurait toujours entre nous ces quinze jours que vous avez passés sans moi dans le pays de vos fautes anciennes. […]

Vous m’avez accusé dans votre lettre de prendre plaisir à vous faire souffrir.

– Mais si mon amour était inquiet, tourmenté, cruel même, c’est, vous le savez bien, parce que je vous aimais trop, et je vous aurais voulue digne de mon amour.

Voici définitivement la vérité sur notre séparation : je vous ai quittée par manque de résignation, parce que je désirais un plus haut amour ; mais, si vous aviez voulu, ce plus haut amour aurait été pour vous.

Et vous, vous avez accepté la rupture par manque de courage, parce que vous avez eu peur de souffrir. […]

couv

( Alain-Fournier, Lettres à Jeanne, Le petit Mercure ) - (Source image : Lain-Fournier, photo prise en septembre 1905 à la Chapelle d'Angillon, septembre 1905, © Wikimedia Commons)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

les articles similaires :