Lettre d’Alain Robbe-Grillet à sa femme Catherine

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Est-ce à toi que je rêve, ou bien à une image ?...

Catherine et le romancier Alain Robbe-Grillet, par ailleurs académicien et professeur d’université, se sont mariés en 1957. Le couple a connu une vie « libre », chacun jouissant de son indépendance, sachant que l’un et l’autre pratiquaient des amours de type sadomasochiste. Catherine Robbe-Grillet décrivait son couple comme « une relation sexuelle et sentimentale qui les a épanouis tous les deux mais ne pouvait pas convenir à tout le monde ». Quarante ans de correspondance entre les deux conjoints témoignent de leur belle complicité intellectuelle, de leur relation de confiance et de leur amour. Elle révèle leurs voyages, leurs rencontres, la richesse de leur vie intellectuelle et de leur vie quotidienne. Alain Robbe-Grillet est mort d’une crise cardiaque à Caen dans la nuit du 17 au 18 février 2008.

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1952

Demnate.
Dimanche.

Cette fois-ci, mon chéri, ça n’a plus guère de rapport avec le tourisme, les monuments et les cartes postales : je viens de passer toute la semaine à cheval dans la haute montagne, couchant sous la tente, mangeant le méchoui, le poulet aux raisins et le couscous, avec les notables à l’ombre des noyers, buvant le thé à la menthe et le lait d’amandes dans ces étranges forteresses en terre rouge qui se dressent à plus de deux mille mètres d’altitude sur des éperons rocheux, au-dessus de torrents et de précipices, accueilli triomphalement par des tribus berbères qui ne voient jamais d’européens parce qu’il n’y a pas de piste à moins de six ou sept heures de mulet, fêté partout enfin par des chants, des danses et le strident « you- you » des femmes en grands costumes rouges et oranges, agitant leurs foulards de soie sur les toits des douars. Sans doute une des expéditions les plus extraordinaires à laquelle j’aie jamais participé ! […] Alors que j’aime tant la tranquillité, le repos, le sommeil, la douceur de vivre sous des climats faciles (de préférence brumeux), une espèce de mauvais génie semble me pousser vers le sud, la soif et les terres barbares, bien loin de ma vieille Europe.

[…] Tu es loin, Katia chérie ; comme tu es loin ! Que savons-nous en réalité l’un de l’autre par ces lettres ? Il est assez vain, peut-être, de croire que nous sommes un peu ensemble (ou de faire semblant) sous prétexte que nous nous racontons quelques menus événements d’une vie quotidienne dont la trame réelle est inévitablement ailleurs. Même auprès de toi, je n’avais que trop souvent l’impression que tu m’échappais, malgré les contacts de toute nature que je savais multiplier. Alors, maintenant, que dirais-je ?

Est-ce à toi que je rêve, ou bien à une image ?… Nous sommes chez nous, un chez-nous confortable et secret… loin du monde… où faire, au gré des heures, la lecture, la dînette, l’amour… J’ai tant envie de revoir ma mie, sans regretter le temps passé…
Et toi tu es à Chartres avec un autre, à Chartres ou ailleurs… et qu’y fais- tu ?

Alain

 

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l’écriture d’Alain Robbe-Grillet

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ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

( Alain et Catherine Robbe-Grillet, Correspondance 1951-1990, Paris, Fayard, 2012. ) - (Source image : French writer and filmmaker. Visiting ITESM - Monterrey by Jose Lara © Wikimedia Commons)
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