Lettre d’Alan Turing à Winston Churchill

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Sans votre intervention, nous désespérons que la situation ne s’améliore.

Alan Turing (23 juin 1912 – 7 juin 1954), mathématicien de génie, père de l’informatique et de l’intelligence artificielle, est aussi un héros de la Seconde Guerre mondiale : il a conçu une machine permettant de briser les codes secrets utilisés par les nazis, permettant ainsi d’accélérer leur chute. Dans cette lettre au Premier Ministre Winston Churchill, il réclame à cor et à cri des moyens supplémentaire pour mener à bien sa mission : adresse entre deux génies de l’histoire du XXème siècle.

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21 octobre 1941

Cher Monsieur le Premier Ministre ;

Vous nous avez fait l’honneur de nous rendre visite il y a quelques semaines, ce qui nous fait penser que notre travail compte pour vous. Vous verrez que, notamment à l’aide de l’énergie et de la prévoyance du Commandant Travis, nous avons été bien occupés à décrypter toutes les « bombes », depuis que nous avons cassé les codes du système allemand Enigma. Nous pensons cependant que vous devez être informé du  ralentissement de ce travail qui, dans certains cas, n’est pas mené à bien, essentiellement parce que nous n’avons pas assez de personnel. Nous nous permettons de vous écrire après avoir fait, pendant plusieurs mois, tout ce qui était en notre pouvoir par les moyens de communication normaux : sans votre intervention, nous désespérons que la situation ne s’améliore. Il est sûr qu’à terme, ces améliorations viendront mais en attendant, il reste plusieurs mois qui ne doivent pas être gâchés, et comme nos besoins grandissent en permanence, nos espoirs d’être entendus sont d’autant plus amoindris.

Nous savons que vous êtes assailli sous une énorme demande de travaux de tout ordre et que les subventions relèvent d’une question de priorité.  Notre problème provient du fait que, comme nous sommes une petite section avec des ressources amoindries en personnel, il est très difficile d’exposer aux autorités tutélaires l’importance du travail effectué ici et la nécessité urgente de satisfaire rapidement nos besoins. En même temps, nous ne pouvons imaginer qu’il soit impossible d’obtenir le personnel dont nous avons besoin, même si cela implique  de court-circuiter  le processus habituel d’attribution de ces allocations.

Nous ne souhaitons pas vous accabler d’une liste détaillée des difficultés que nous rencontrons. Voici les points suivants qui nous inquiètent le plus.

1.     Trouver la solution de Enigma Naval * (section 8)

À cause du manque de personnel et du surmenage de la section Hollerith, M. Freeborn a dû arrêter de travailler de nuit. En conséquence, la recherche des clés nautiques prend environ 12 heures de plus chaque jour. Pour pouvoir travailler de nouveau de nuit, Freeborn a besoin immédiatement de 20 employées non-formées de Grade III.

Et pour répondre confortablement à toute demande, il en aurait besoin de bien plus.

L’autre danger qui nous menace est que certains  membres du personnel masculin qualifié, au sein de la British Tabulating Company au Letchworth ou de notre propre section, soient appelés par les services militaires.

2. Militaire et Air Force Enigma (Section 6)

Nous interceptons une quantité assez importante de messages dans le Moyen Orient qui ne peuvent être récupérés par nos stations de communication. Cela contient, entre autres choses, de nouveaux renseignements sur le « Light Blue ». Cependant, dû à une pénurie de dactylographes et à la fatigue de notre équipe de décryptage, nous ne pouvons décoder tous les messages. Tel est l’état des choses depuis mai. Nous avons besoin d’une vingtaine de dactylographes environ pour régler ce problème.

3. Test de Bombe, Section 6 et Section 8

En juillet, on nous a promis que le test des « histoires », produites par les bombes, serait pris en charge par le Service Féminin de la Marine Royale (SFMR) et que nous aurions ainsi suffisamment de membres de la SFMR pour ce faire. Nous sommes maintenant fin octobre et rien n’a été fait. Nous ne souhaitons pas insister d’avantage sur ce point par rapport aux deux précédents car cela ne nous a pas retardé pour la livraison des résultats. Néanmoins, cela signifie que les personnels de la Section 6 et 8, qui sont nécessaires à d’autres tâches, ont dû s’occuper des tests. Nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’avec un service adéquat, il aurait été possible de mobiliser un corps de la SFMR pour effectuer les tests, si des instructions d’urgence avaient été envoyées aux bons départements.

4. Abstraction faite des problèmes de personnel, nous avons rencontré des obstacles inutiles dans bien d’autres domaines.

Il serait trop long de les énumérer, et nous comprenons bien que certains d’entre eux sont polémiques. L’accumulation de ces questions nous pousse à croire que les autorités externes avec lesquelles nous devons discuter ne reconnaissent pas l’importance de notre travail.

Nous avons rédigé cette lettre de notre propre chef. Nous ne savons qui ou quoi est responsable de nos difficultés, et insistons sur le fait que ceci n’est pas une critique contre le Commandant Travis qui a tout fait pour nous aider. Mais si nous devons accomplir notre travail dans les meilleures conditions possibles, il est vital que nos besoins, même infimes, soient pourvus. Nous pensions qu’il était de notre devoir d’attirer votre attention sur ces faits et leurs effets actuels et futurs sur notre travail, si aucune mesure immédiate n’est prise.

Nous sommes, Monsieur,

Vos humbles serviteurs,

 A M Turing — W G Welchman — C H O’D Alexander — P S Milner-Barry

* Machine à coder allemande, utilisée en mer    

( http://www.maths.ed.ac.uk/~aar/turingletter.pdf ) - (Source image : Alan Turing dans les années 1930 © domaine public)
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