Lettre d’Aldous Huxley à Philip B. Smith

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Différentes drogues donnent accès à différents domaines de cet Autre Monde de l'esprit.

Écrivain britannique très prolixe, Aldous Huxley (1894-1963) est principalement connu pour ses écrits mystiques et ses études des différentes drogues hallucinogènes. Au-delà d’une expérience grisante indéterminée, Huxley cherchait, en testant ces substances sur lui-même, le moyen d’atteindre un mysticisme plus poussé pour lequel il avait créé le concept de philosophie éternelle. Cette lettre évoque cette quête d’illumination menée par un des précurseurs du psychédélisme.

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20 mai 1957

…Il paraît évident que les anesthésiques, comme la mescaline et le LSD « ouvrent une porte » qui donne accès à des régions du cerveau dont nous n’avons ordinairement aucune connaissance, ou très peu, ou seulement occasionnellement. Dans cette région du cerveau nous risquons parfois de vivre une expérience visionnaire terrible mais, le plus souvent (si nous sommes en bonne santé physique et psychologique), elle est belle et éclairante. Nous risquons aussi de trouver ce que les mystiques appellent la « connaissance obscure » de la nature de l’univers — le « sentiment de quelque chose de bien plus profondément interfondu » (pour reprendre les mots de Wordsworth), le sentiment que Tout est présent dans chaque détail, l’Absolu dans chaque relatif. Et, associé à cette connaissance obscure, un nouveau mode d’appréhension peut venir, dans lequel la relation ordinaire sujet-objet est pour ainsi dire transcendée et où l’on prend conscience que le moi et le monde extérieur ne font qu’un. Souvent, également, il y a une expérience réelle de vérité (on sait que ce sont des vérités) qui, lorsqu’on les présente en termes conceptuels à l’esprit dans son état normal, semblent incompréhensibles et absurdes. Des propositions comme « Dieu est amour » sont comprises par la totalité de l’être et leur vérité semble aller de soi malgré la souffrance et la mort. Cela s’accompagne d’une intense gratitude pour le privilège d’exister dans cet univers. (Blake disait que « la gratitude est le ciel même » — phrase que j’étais incapable de comprendre avant de prendre du LSD et qui aujourd’hui me paraît totalement lumineuse.)

Différentes drogues donnent accès à différents domaines de cet Autre Monde de l’esprit — ou au moins facilitent le voyage vers un domaine plutôt que vers un autre. Il est cependant surprenant de constater à quel point les expériences provoquées par des substances chimiques très différentes se correspondent. La mescaline ne ressemble pas au LSD et tous deux ne ressemblent pas à la substance active contenue dans les champignons décrits par Gordon Wasson. Mais les expériences provoquées sont très semblables aux expériences qui touchent certaines personnes spontanément et que d’autres provoquent par des « exercices spirituels » ou d’autres méthodes psycho-physiques destinées à modifier la chimie de l’organisme, comme le jeûne, l’insomnie prolongée, la mortification violente de la chair.

Nous ne devons pas non plus oublier les effets de « l’environnement restreint ». Ce que des hommes comme Hebb et Lilly réalisent en laboratoire a été fait par les ermites chrétiens de la thébaïde et d’ailleurs, ainsi que par les ermites hindous et tibétains dans les forteresses perdues de l’Himalaya. Je crois personnellement que ces expériences nous apprennent réellement quelque chose sur la nature de l’univers, qu’elles possèdent une valeur en soi et, par-dessus tout, que leur valeur augmente quand elles sont intégrées à notre vision du monde et utilisées dans notre vie courante. Les conséquences de l’expérience mystique sur la vie ordinaire ont toujours été considérées comme le test de la validité même de l’expérience.

( Letters of Aldoux Huxley, éd. Grover Smith ) - (Source image : Wikipedia Commons)
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